Qui sommes-nous ?

Un coup de manivelle ?

La manivelle est l'outil qui permettait autrefois de sortir un véhicule de situations difficiles : panne de batterie voire embourbement. Quand le système défaille, on fait le boulot à la main, avec les  moyens du bord, de la transpiration et de la matière grise...

L'envie de la Manivelle est née d'un ensemble de constats politiques. Par exemple, le fait que la victoire du Front National aux élections européennes en France, et la nécessité de ne pas céder à la tentation facile de rejeter la responsabilité de la victoire de l'extrême-droite sur ses électeurs. Un contre-pied de cette tentation serait le constat d'impasse dans laquelle le système de partis politiques se trouve pour conclure que :

« il n'est de salut qu'en inventant d'autres formes d'action politique indépendantes de la forme du parti qui se présente aux élections et est contraint par le calendrier électoral, par le rythme médiatique et par les relations de pouvoir ».¹

Un autre exemple est celui de la mise sur pied, en Belgique début octobre 2014, d'un gouvernement terriblement réactionnaire. Ce fait ouvre une autre tentation facile : celle d'une opposition politique « évidente » pour les partis défaits. Il est ici aussi possible de prendre un contre-pied et de conclure :

  1. à la nature logique de cette coalition entre partis alliés objectivement autour des thèses néo-libérales ;
  2. que la simple possibilité de la mise en place d'un tel gouvernement correspond à une défaite politique cinglante pour tout ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se réclament de « la gauche » (concept dont la définition est précisée plus bas, voir « Donc, vous refusez de vous positionner ! ») ;
  3. à la crainte d'une spirale infernale de déception, résultat d'une opposition facile, sans discours cohérent, ne proposant rien comme solution aux désespoirs latents ou explicites et donc étant in fine toxique.

La Manivelle est un collectif politique indépendant des partis, en vue de relancer, à la manivelle, un système de démocratie représentative dans l'impasse.

Pour quoi faire ?

Avec tout le respect dû aux contestations, en France comme en Belgique, celles-ci ne produisent pas le désir collectif nécessaire pour produire deux choses indispensables :

  1. se fédérer et construire les alliances objectives entre les personnes qui ont intérêt à un changement de modèle de société ;
  2. reprendre la main à ceux qui, à défaut d'un autre projet, l'ont pour l'instant, tenants de l'ordre établi, du bon côté des rapports de domination, sortir du TINA (There Is No Alternative) ; nous y reviendrons.

C'est à un travail de résistance que nous nous attelons. Il requiert de proposer, parce que c'est bien cela qui manque le plus, donc de travailler et échanger pour faire progresser des idées jusqu'à ce qu'elles deviennent incontournables.

C'est irréaliste ? Ce qui est irréaliste, c'est de penser qu'on peut vivre heureux dans une telle société sans se bouger ou sans proposer autre chose que ce qui est déjà envisagé.

Il y a des conditions ?

Être stupéfait par l'évolution de notre société, voir et entendre des bêtises qui font devenir bête et sentir qu'il y a quelque chose à faire hors du cadre des partis politiques est un bon début. Traduire cela en une démarche collective touchant à la structure et au fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) de la société, c'est-à-dire en une démarche politique au sens large, est l'essence même de la Manivelle.

Après, si vous pensez que l'immigration est la cause de tous nos maux, que le travail a un cout et qu'il est trop élevé, que la priorité est de relancer la croissance économique et de remettre toute cette bande de feignants au boulot, que la culture coute trop cher (ou ne sert à rien, ou n'est pas utile...) et doit être privatisée ou que lutter contre le réchauffement climatique ou la pollution, c'est bien joli mais c'est un luxe, alors vous risquez de perdre votre temps (mieux vaut envoyer directement un mail d'insultes à l'adresse ci-dessous : nous avons l'habitude et pendant que vous écrirez, vous ne ferez pas de mal).

Enfin, nous voulons que notre démarche s'inscrive sous le signe de la rationalité, définie comme exempte de dogme et ne limitant pas les paramètres sur lesquels il est possible d'agir.

Ça parle de quoi ?

Les sujets ne manquent pas (sans ordre) :

  • La culture, en tant que secteur mais aussi, peut-être surtout, en tant que ce qui collectivement constitue une société humaine et individuellement nous « fait humains » (ou, en tout cas, non inhumains), c'est-à-dire des animaux qui ont des pulsions (comme tous les animaux) et sont capables de les transformer en désirs, par des « investissements » 2 ;
  • La dynamique par laquelle le politique, l'économique et le médiatique concourent à créer dans la société un système de fabrication du consentement ;
  • Le fait que le fonctionnement des partis politiques est basé sur un ensemble de consensus implicites, donc non discutés et ainsi écartés du débat démocratique et de notre imaginaire ;
  • L'éducation ;
  • Vivre dans un pays, ancienne puissance économique et coloniale dominante, traversé par tant de courants sociaux et ethniques ;
  • Notre relation à l'économique et à la technique (en particulier au numérique et à la manière dont les esprits se construisent) ;
  • Notre relation au travail et à l'emploi, la différence entre les deux, l'importance de la contribution au 21ème siècle, dans un monde où la production de biens demande très peu de main d’œuvre ;
  • La manière dont nous planifions la production de notre énergie et ses conséquences sur la biosphère et, plus généralement, la construction d'un imaginaire collectif émancipé du consumérisme ;
  • Notre servitude au « pouvoir d'achat », en tant qu'idée « généreuse » mais problématique ;
  • Redéfinir nos relations internationales, en ce compris celles à l'Union et à la Commission Européennes ;
  • Le vocabulaire utilisé pour nous abreuver en (non-)informations, la pensée, les médias.

La liste n'est pas exhaustive...

Dites, c'est intello votre truc !

Oui, absolument : intello n'est une insulte que chez les fachos.

Donc, oui, nous voulons produire (notamment) des concepts à partir des expériences vécues et surtout, surtout, PO-LLI-NI-SER, c'est-à-dire faire en sorte que nous nous retrouvions forts sur ce qui nous rassemble et que nous réglions entre nous nos différends plutôt que d'en faire profiter les tenants de l'ordre établi évoqués plus haut (et sur lesquels nous devons toujours revenir...)

Oui, nous voulons être intellos. Ce n'est pas comme ça qu'on combattra l'émergence du populisme ? Ah bon ? Et que penser alors de ce leader néo-nazi qui théorise ses actions violentes par le fait que « le peuple n'a plus que ses poings » ? Rejeter l'intello, c'est s'exposer à ça : laisser croire à des gens qu'ils n'ont plus que la violence aveugle pour moyen d'expression.

Nous revendiquons d'être intellos comme un droit, une exigence éthique, non pas pour réserver notre démarche à une congrégation (les intellos) mais bien pour proclamer que la pensée est ce qui unit l'humanité et donc que tout le monde est intello.

Mais alors, vous êtes des anti-partis politiques ?

Non. Simplement, le système actuel de partis politiques ne suffit plus à l'exercice de l'activité politique citoyenne (nous y revenons plus bas, voir « Ce n'est pas ce que la population attend... »). Cela ne signifie pas que tous les partis, mandataires, candidats,... soient équivalents et que le choix électoral soit sans importance, bien au contraire.

Les militants ou mandataires politiques sont bienvenus à La Manivelle (il y en a parmi nous), surtout s'ils pollinisent à leur tour dans leur environnement de parti. Nous ne demandons pas mieux que d'utiliser toute la bonne volonté disponible ; elle est grande chez les militants politiques, comme est grand le gaspillage d'énergie dû à la défense d'une étiquette ou d'une couleur de casquette.

Pour nous, les grandes évolutions de la société (la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, l'abolition de l'esclavage, le suffrage universel, la fin du travail des enfants, la dépénalisation de l'avortement, la création de la sécurité sociale,...) sont toutes advenues de la société civile et ne sont pas nées de débats parlementaires dont aurait émané une idée géniale.

Nous pensons surtout qu'il y a bien longtemps que le débat entre partis politiques intéresse principalement ses protagonistes. Alors, on pourra nous objecter que, tout de même, un gouvernement avec la participation des partis progressistes, c'est mieux que sans. Nous pensons que c'est exact. Qu'il nous soit permis d'ajouter: heureusement ! Surtout, ce n'est pas suffisant et ces participations ont avant tout liquidé la faillite de la gauche de gouvernement. Se targuer de radier moins de gens du chômage, de moins démolir les services publics ou le système de pensions, c'est déjà consacrer la défaite de la solidarité, du bien commun et c'est préparer la consécration du chacun pour soi, de la culpabilité.

Le résultat ? Le processus électoral n'est plus porteur d'aucun espoir, d'aucun enthousiasme, à part celui des partis et des candidats. « Les politiques ne croient plus à ce qu'ils font et c'est pour cela que la population ne croit plus en eux ». 3

Au reste, la forme de parti politique impose de se mettre d'accord sur un ensemble de postulats et de méthodes de travail et de se soumettre à un agenda médiatique anesthésiant, notamment par son tempo. Nous pensons que la soumission à cet agenda empêche la nécessaire construction d'une alternative. Enfin, la forme de parti politique impose de se définir par rapport aux familles politiques existantes et donc, sous couvert de rassemblement (dont se targuent tous les partis...) et de « ligne à suivre », de se définir par un ensemble d'exclusions.

Partant du constat que les partis, outils politiques de contestation et de construction d'un autre monde, ne fonctionnent plus et que cette déficience est structurelle et non conjoncturelle, nous ressentons le besoin de nous structurer, de créer un mouvement politique qui ne soit pas un parti. Nous revendiquons la nature politique de notre mouvement et nous revendiquons la nécessité d'un travail de fond, de rencontres, d'échanges, de fertilisation : « politique » signifie que nous ne nous interdisons aucun sujet de préoccupation, « pas un parti » affirme que la Manivelle n'a pas vocation à se présenter au suffrage des électeurs.

Au delà, nous nous interdisons deux choses : donner une consigne de vote et mettre tous les partis et candidats dans le même sac. Respectivement parce que ce n'est pas le but et parce que ce n'est pas vrai. Simplement, il y a derrière le système politicien un consensus, un ensemble de questions et de formulations de ces questions (voir ci-dessous) qui n'est jamais évoqué et qui réduit l'angle de divergence entre ces partis à peu de choses.

Pour les futures grandes évolutions nécessaires à la société (voir les sujets évoqués dans « Ça parle de quoi ?» ci-dessus), nous avons besoin d'idées nouvelles, grandes et petites. Et nous pensons qu'elles viendront d'un coup de manivelle.

Donc, vous refusez de vous positionner !

Bien sûr que nous nous positionnons, mais pas selon les grilles de lecture établies : gauchiste, écologiste, des « ni-ni » qui ne savent pas choisir, anticapitaliste, anti-mondialisation, crypto-néo-libéraux 4,... Nous refusons d'assumer une étiquette selon un choix défini par un mode d'organisation politique et par un système médiatique à bout de souffle et – surtout – nous refusons de nous diviser de manière inutile.

Tous les mots comptent et nous ne cherchons pas à bâtir un consensus qui ne pourrait qu'être mou. Simplement, certaines divisions sont utiles, d'autres non. Pour être concret, nous faisons nôtres les mots de Frédéric Lordon, dans « Le Monde Diplomatique » de septembre 2014 5 :

« La gauche, c’est une situation par rapport au capital. Être de gauche, c’est se situer d’une certaine manière vis-à-vis du capital. Et plus exactement d’une manière qui, ayant posé l’idée d’égalité et de démocratie vraie, ayant reconnu que le capital est une tyrannie potentielle et que l’idée n’a aucune chance d’y prendre quelque réalité, en tire la conséquence que sa politique consiste en le refus de la souveraineté du capital. Ne pas laisser le capital régner, voilà ce qu’est être de gauche. »

En ce sens, nous sommes de gauche, mais en ce sens seulement, suffisamment précis pour ne pas prêter à l’ambiguïté et suffisamment ouverts pour ne pas nous couper inutilement de compagnons de route potentiels. Nous espérons qu'ils se reconnaitront.

Ce n'est pas ce que la population attend...

Non, effectivement. Et c'est bien là le problème.

En premier lieu, l'opinion, ça se fabrique. Non pas que nous pensions que « le peuple est idiot », mais bien qu'il fonctionne à partir d'un imaginaire collectif, que nous n'aimons pas celui en vigueur et que nous proposons d'en bâtir un autre. Le débat actuel se structure autour de « grandes questions » postulées comme étant celles dont tout le monde se préoccupe : réduction du cout du travail, pouvoir d'achat, emploi, énergie disponible 6... Comme souvent, la réponse est incluse dans la question : comment penser un autre monde à partir de thèmes dont tout reflète l'attachement à l'emploi salarié, à la croissance économique, au productivisme et à la consommation ?

Dans ces grandes questions, rien sur l'accumulation scandaleuse et prédatrice des richesses. Dans le meilleur des cas, on met sur le même pied le travailleur en grève et l'administrateur nommé par les actionnaires qui gagne plus en un an que le travailleur en une vie. On fustige la petite fraude sociale de la multitude qui viole la loi pour grappiller quelques euros et les milliards légaux du Luxleaks et des intérêts notionnels. On parle de lutte contre le réchauffement climatique un instant avant de balancer une pub pour la bagnole ou des voyages low-cost soutenus à coups de millions par les pouvoirs publics au nom de « la préservation de l'emploi ».

La question est dans la réponse et elle est performative en ce sens qu'elle construit l'opinion ; elle formate à ne pas oser penser en dehors de ces clous-là.

Une part croissante de la population est confrontée aux limites physiques de sa survie et il serait absurde de le nier. La population se concentre dans les grandes villes, où le problème du logement devient un cauchemar. Un quart des sans-abris ont un emploi. La plupart des enseignants maternels et primaires savent que des enfants dans leurs classes sont mal nourris, ont des parents devenus dingues pour diverses raisons, mais en nombre suffisamment important pour qu'on ne puisse nier qu'il s'agit d'une question de société. Le surendettement explose. Les services d'action sociale ne suivent plus. Et ce n'est qu'un maigre échantillon. On pourrait parler de la boule à l'estomac avec laquelle quantité de salariés se rendent à leur travail soit parce qu'ils sont devenus de minuscules rouages d'un système incompréhensible 7, soit parce qu'ils ont peur de perdre leur boulot, au profit d'un plus jeune, plus flexible ou pour être remplacé par une machine, soit enfin parce qu'ils sont parfaitement au courant de la perte de sens ou de la déshumanisation de leur activité. On pourrait parler enfin de la correspondance frappante entre précarité sociale et précarité écologique.

À cela, nous répondons par les nécessaires solidarités, par l'impératif de ne pas taper sur le plus petit et par la nécessité de politiser les luttes et les revendications. Ce n'est pas une réponse immédiate ? D'accord. Qui en a ? C'est précisément parce qu'il n'y a pas de réponse immédiate qu'il faut construire cela.

En second lieu, formuler une question de société en termes d'attentes est fondamentalement toxique : inévitablement, on tombe dans une course à la satisfaction des pulsions et donc à la destruction plutôt qu'à la construction.

Se positionner par rapport à des attentes d'un « public » au sens large, c'est formuler l'hypothèse lourde de conséquences que ces attentes existent in abstracto et ne pas envisager que ces attentes soient le résultat d'une construction. Cette posture est devenue hégémonique et ravage le débat politique mais également le monde des médias, celui de la culture ou de la création artistique. Cette posture ne peut produire que de la variété et non un regard de biais sur le monde. Elle est foncièrement idéologique au sens de la préservation du monde tel qu'il est. Elle s'adresse à des consommateurs, à une audience, non à des citoyens ou à un public alors que « il y a la même distance entre un consommateur et un citoyen qu'entre un patient et un toxicomane » 8.

Bref, à ceux qui prétendraient que la Manivelle n'est pas ce que la population attend, que la démarche serait élitiste, nous répondons que c'est précisément cette affirmation qui consiste à prendre les gens pour des cons, et que la catastrophe débute à cet instant précis.

Et on va faire quoi ?

Nous allons faire les abeilles : recueillir le pollen des idées glanées ça et là et aller le déposer ailleurs pour faire de jolis fruits, faire notre miel et le partager.

Réfléchir, discuter, lire, écrire, écouter, regarder des films, partager nos impressions, ne pas être d'accord, se comprendre, voir sur quoi on est d'accord puis se mettre d'accord sur ce sur quoi nous ne sommes pas d'accord.

On va synthétiser tout ça, le partager, le publier, nous en servir pour évoluer, expliquer à d'autres que c'est super-chouette et qu'il faut qu'ils nous rejoignent.

Nous voulons un débat large : dans les bistrots, autour de grands sujets de société ou de cas individuels qui doivent être re-politisés. En projet : des rencontres thématiques sur le mode conférence ou ciné-club, un journal papier avec du vrai contenu dedans et un site Internet auprès duquel trouver asile en permanence, alimenter les polémiques, nous nourrir.

Tout est possible puisque nous n'avons rien à perdre !

 

Notes

1. Source

2. Les guillemets, c'est pour bien montrer qu'il ne s'agit pas du sens dévoyé d'investissement financier.

3. Mathieu Burnel, dans l'émission « Ce soir ou jamais », France 2, 4 novembre 2014

4. Les Belges francophones se souviendront avec consternation des débats politiques de la campagne électorale 2014 où l'invité était sommé de dire de qui il se sentait le plus proche, entre personnalités d'autres partis...

5. Source

6. La question écologique et en particulier du climat n'est pas oubliée, mais dans la manière dont les « grandes questions » sont présentées, la question écologique est toujours subordonnée à l'obtention d'une réponse aux autres : un problème de riches, en somme...

7. Sauf par rapport au fait qu'ils n'en sont qu'un minuscule rouage...

8. Bernard Stiegler, in « Pharmacologie du Front National », Flammarion, avril 2013



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