Pharmacologie de Donald Trump


Posté le 9 novembre 2016 par
Partager cet article:

En guise de préambule, que le lecteur sache qu’il ne trouvera ici aucune manifestation de désespoir ou d’incompréhension concernant l’élection de Donald Trump. Non pas que cette élection soit sans conséquences dramatiques concrètes mais bien que la principale catastrophe est l’état d’incompréhension des analyses face au phénomène qu’est le « choix Trump » en lui-même.

Le titre de l’article est directement tiré du livre « Pharmacologie du Front National »1 du philosophe Bernard Stiegler qui, dès avril 2013, anticipait une élection de Marine Le Pen à la présidence de la République Française. C’est bien ce qui plus que jamais nous pend au nez (nous en parlions déjà dans le Manifeste de la Manivelle).

Nous voulons nous intéresser ici aux électeurs de Donald Trump et nous y intéresser en tant que citoyens souffrants2 et non en tant qu’électeurs. Cette faute tragique est répétée scrutin après scrutin par l’ensemble des vendeurs de soupe politicienne3 et beaucoup d’électeurs le sentent : cela accroit leur souffrance.

Parler de souffrance exclut de la discussion la question de la responsabilité individuelle des citoyens au sens où il ne s’agit ni de dire qu’elle existe ni de dire qu’elle n’existe pas ou qu’elle serait excusable ou inexcusable. La littérature est riche en descriptions de ce qu’un humain est capable de faire lorsqu’il souffre sans pouvoir peser sur les causes de sa souffrance (a fortiori lorsque ses causes ne sont pas identifiées). Primo Levi décrit très bien dans « Si c’est un homme » l’inhumanité à laquelle chacun peut être réduit une fois plongé dans l’enfer d’Auschwitz.

Bernard Stiegler consacre une partie de son livre à expliquer qu’un humain qui souffre sans possibilité d’identifier les causes de sa souffrance va se retourner vers le premier bouc émissaire qu’on lui présente. Nous ajoutons que cette tendance se renforce avec l’effet de masse plutôt que de s’y diluer : l’héroïsme nécessaire à ne pas céder à la tentation du bouc émissaire s’amenuise rapidement à mesure que la culpabilité de la lâcheté individuelle se fond dans la masse.

Cette souffrance comporte des composantes objectives et des composantes subjectives, de la même manière que, comme le disait André Gorz, « la pauvreté est relative [subjective], la misère est absolue [objective] ». L’objectif, c’est la misère, morale et symbolique dans laquelle des tranches de plus en plus importantes s’effondrent sous l’effet d’une société basée sur l’insolvabilité économique comme des pans de glaciers sous l’effet du réchauffement climatique. Est-il nécessaire de donner des exemples ? Incapacité à se nourrir, se loger, se soigner, impossibilité de rêver. Le subjectif, c’est la pauvreté, qui se définit relativement à des « standards » imposés par les rouleaux compresseurs d’un marketing qui prescrit la norme et donc la normalité.

La technique joue un rôle central tant sur le volet objectif que sur le subjectif. Et la technique, aujourd’hui, c’est le numérique, dans ses fonctions computationnelles, d’automatisation et de support à nos modes de pensées. A ce titre, comprendre et agir sur le monde, s’intéresser aux électeurs de Donald Trump, requiert de penser le rôle de la technique et du numérique et ce que nous devons en faire.

L’automatisation définit les termes de l’échange économique, le rapport de force entre producteurs et détenteurs des moyens de production (pour faire très court), donc les possibilités de solvabilité. Les fonctions computationnelles et médiatiques (après les industries culturelles : radio, cinéma, télévision au siècle dernier) définissent le milieu dans lequel nous pensons, donc comment nous pensons et ce qui nous tient par le bout du nez : un marketing totalement invasif qui, sous couvert de nous fournir des messages et injonctions adaptées sur mesure à qui nous sommes, produisent un grégarisme massif, un hyper-consumérisme mortifère dans lequel bien plus que les « 99% » sont perdants d’avance.

Bernard Stielger explique à la perfection la nature disruptive de notre époque et l’inexistence de la temporalité nécessaire à la reconfiguration de pratiques sociales intégrant les caractéristiques de notre milieu technique. Cette disruption conduit à une folie, une perte de sens, une dépression profonde, une rage d’une violence inouïe.

C’est le même genre de rage qui conduit un pilote à précipiter son avion de ligne sur le flanc d’une montagne, à se faire exploser dans le métro ou à voter Trump : au minimum, une fois la transgression commise, « on passe à la télé », « on parle de nous ». Ah, quelle joie pour les électeurs de Trump, exclus du système, de réaliser la sidération dans laquelle ils plongent des gens qui ne parlent ni ne se soucient jamais d’eux !

Or le discours politicien réduit le citoyen à une cible électorale, définit pour lui une « case » qui le décrit, par le prisme de laquelle s’adresser à lui, exactement comme le marketing ciblé le fait. Ces pratiques sont similaires à l’addiction à la drogue : on les souhaite et on les déteste, on en a besoin pour vivre et elles rendent malade. Elles sont la condition d’accès au cerveau et elles suscitent rage et folie.

Que faire ?

S’intéresser à l’électorat de Trump (ou de Le Pen ou de…) non pas en tant qu’électorat mais bien en tant que collectif et individus pensants et souffrant est tout sauf anodin. N’est-ce pas ce qu’un certain Bernie Sanders a fait, en étant décrédibilisé de façon méchante par ceux-là même qui se lamentent de l’élection de Trump ?

Penser la technique, donc le numérique, non pas en termes moraux, bien ou mal, mais bien en termes pharmacologiques, donc en des termes qui permettent de définir des conditions d’utilisation qui soignent et permettent de prendre soin (prendre soin des autres, c’est aussi ou d’abord se soigner soi-même). Cela ouvre la porte à de passionnants et riches débats : sur l’économie, sur les pratiques culturelles, sur la manière dont chacun peut « devenir qui il est », contribuer.

Ecouter pour soigner, pour penser, pour panser, écouter non pas comme on se trouve un alibi mais écouter comme condition de pouvoir expliquer, synthétiser et proposer des pratiques contributives qui donnent du sens et qui « font que la vie vaut la peine d’être vécue », condition à s’extraire de la folie pendant suffisamment longtemps pour éviter les actes désespérés.

1 Publié chez Flammarion

2 Et ce n’est pas la première fois : nous en parlions dans « Refus du CETA : à peine un début diffus, continuons le combat et les débats » ainsi que dans « Reprendre la main »

3 Le terme « politicien » est utilisé pour faire référence aux pratiques politiques telles qu’elles sont, gorgées d’électoralisme et de marketing et non telles que nous pensons qu’elles devraient être²

Soyez le premier à commenter ceci

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *