Réunion du 30 novembre 2015

Introduction

Storytelling et imaginaire de gauche

Présentation

Storytelling et imaginaire de gauche – La Manivelle, 30/11/2015

Introduction

– Sources de l’exposé :

– Citton, Y., Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, éd. Amsterdam, Paris, 2010.

– Salmon, Ch., Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte.

– Pourquoi le storytelling à la Manivelle ?

Un post Facebook de Jean-Claude fin août « Le storytelling, efficace ou pas, c’est non », qui a suscité la réflexion sur ce qu’était exactement le storytelling, en quoi c’était condamnable…Des commentateurs renvoient au bouquin de Salmon puis à celui de Citton … Je jette un oeil, je les lis, et du bouquin de Citton particulièrement se dégagent des éléments en lien avec des thématiques que nous traitons à la Manivelle (ou qui sont dans le Manifeste).

1) Le storytelling selon Christian Salmon

Le travail de Christian Salmon, déjà « ancien » (2007), consiste essentiellement à dénoncer les mécanismes de storytelling dans différents secteurs, tout en expliquant comment ces techniques se sont développées et fonctionnent, à grand renforts d’exemples. Si le propos est intéressant, il est essentiellement informatif, et dénonce des dispositifs qui nous sont entretemps devenus largement familiers, telles les manipulations politico-médiatiques américaines ayant servi à justifier la guerre en Irak, etc.

Au niveau théorique, le storytelling est entendu comme forcément négatif : des techniques de manipulation, destinées à tromper via notamment le recours aux émotions, dans un objectif de propagande.

Est-ce pour autant que toute forme de « mise en récit », de recours à la narration relèverait forcément de la manipulation ?

2) Approche d’Yves Citton

– Présentation de la trame générale du livre et précision : propos très dense, que l’exposé de ce soir n’a pas pour ambition de rendre intégralement.

– L’approche d’Yves Citton est plus approfondie et plus nuancée que celle de Salmon. Elle ne se focalise pas uniquement sur des « techniques de com’  » mais va chercher aux sources de la notion de récit (anthropologie, théorie littéraire, philo) et de celle de la nature du pouvoir. On pourrait parler d’une approche « pharmacologique »1 des récits, et c’est la mécanique de cette pharmacologie qu’il analyse en profondeur. En ce qui concerne la théorie du pouvoir, retenons ici de façon très sommaire qu’il est défini comme « la capacité de conduire les conduites », en s’appuyant sur une articulation étroite entre économie de l’attention et économie des affects.

Citton part de l’idée que Salmon s’appuyait sur une prémisse fausse, à savoir que « raconter des histoires » serait une sorte de « péché originel ». Il préfère partir de deux questions fondamentales : qu’est-ce qu’un récit ? Que peut un récit ?

2.1. Qu’est-ce qu’un récit ?

Dans les grandes lignes, la théorie littéraire et la sémiotique caractérisent le récit par :

– une transformation (donc un certain rapport au temps : début-milieu-fin)

– la présence d’un personnage principal, donc d’un point de vue

– des éléments de causalité (les évènements s’enchainent et cela induit des explications causales)

– la présence de valeurs qui donnent du sens aux évènements (« justification » de causalité, etc).

En somme, ce que fait un récit, c’est capter notre attention pour nous conduire quelque part.

2.2. Que peut un récit ?

Ce que peut un récit dépend de la situation et de la manière dont il est utilisé. Ricoeur définissait le récit comme une structure intégrative qui permet d’appréhender le réel, de lui donner du sens, ce qui est aussi ce que nous faisons par exemple dans un travail psychanalytique ou lorsque nous racontons notre vie à un ami.

En termes de « mécanique », il peut accrocher l’attention sur des éléments familiers et reproduire des enchainements d’actions stéréotypés dans le but de rassurer, voire de formater une vision du monde, ou utiliser l’émotion pour manipuler comme le décrivait Christian Salmon. Mais il peut aussi surprendre, diverger des scénarios attendus pour renouveler les schèmes narratifs et les représentations ; il peut présenter un certain degré d’ouverture qui permette l’interprétation et le rende ainsi émancipateur.

Le récit a des effets sur nos actions, dans la mesure où par l’identification, la projection (cf.rôle des neurones miroirs) il peut nous amener à reconfigurer nos représentations, nos propres « scénarios » qui guident notre compréhension du monde et nos actions. C’est là que l’on peut voir une place, non seulement pour le formatage ou la manipulation, mais aussi, au contraire, pour la transformation sociale et l’émancipation.

Reprenant à B.Stiegler la notion de « rétentions tertiaires »2, qui rend les récits diffusables et reproductibles à l’infini, il se pose la question d’un risque de formatage homogénéisateur des expériences humaines qui y serait lié, puisque la reproductibilité permet de noyer le public sous des quantités inombrables de récits stéréotypés (pensons par exemple aux « sitcoms », au cinéma commercial, etc.). Pour autant, il se refuse à une approche aussi caricaturale, et préfère envisager les choses de façon pharmacologique : ainsi, en parallèle avec la tendance à proposer des scripts familiers pour rassurer, il existe toujours une pression constante à faire du neuf, à surprendre, et donc à proposer des scripts qui viennent reconfigurer les schémas existants. Si le récit « formaté » prétend nous contrôler, nous pouvons aussi nous en emparer, faire usage de notre liberté d’interprétation, « jouer » avec ce qui nous est proposé et lui donner un pouvoir d’émancipation.

Cela reviendrait-il à dire qu’il y aurait d’un côté des « mauvais » récits, stéréotypés, formatés pour refléter l’ordre établi et servir les pouvoirs en place, et de l’autre des « bons récits » émancipateurs ? Là aussi, Citton se refuse à une vision binaire. Il préfère considérer que dans tout récit il y a un potentiel de reconfiguration, et que c’est le « lecteur » (spectateur, interprète…) qui actualise ce potentiel ou non.

En ce sens, le rôle du lecteur consiste à être capable d’analyser dans quelle direction pousse tel ou tel script à tel ou tel moment du récit, compte-tenu aussi qu’un récit n’a pas d’effet « total » ou global : ce qui nous affecte dans une histoire, ce sont des impacts ponctuels, localisés dans la syntaxe du récit (ex. : moments charnières, pivots,  » le moment où… », …). Plus nous sommes confrontés à des récits nombreux et variés (dans leur syntaxe, leur forme, leur structure), plus notre gamme de réactions possibles s’élargit, par rapport au caractère limité de ce que nous apporte notre expérience réellement vécue. Ainsi, « l’activité narrrative opère un reconditionnement de nos économies des affects » (p.117).

Ces mécanismes étant posés, Citton franchit un pas de plus en affirmant que les résistances au storytelling ne tiennent pas tant aux enjeux d’efficacité ou de contenus qu’au degré de complexité formelle des récits proposés. En ce sens, les enjeux politiques du storytelling sont avant tous formels, liés au travail d’écriture, à la conception du récit :

– questions de construction, de syntaxe narrative (par ex. récit linéaire ou pas, pluralité de points de vue, etc.) ;

– niveaux de lecture (1er, 2e, 3e « degrés », mises en abyme, métaphore ou allégorie, etc) ;

– contradictions (en tension, explicites ou non…)

– nuances ;

– …

Ce qui est à l’oeuvre dans l’écriture, c’est la tension entre :

– la capacité des récits à simplifier, modéliser un réel trop complexe (cf.supra, Ricoeur) ;

– l’importance de complexifier, par le travail formel, cette modélisation simplificatrice pour redonner une puissance au récit (puissance sur les affects, puissance sur l’imaginaire…).

Politiquement, il faut faire les deux, mais le poids que l’on donnera à l’un ou l’autre de ces pôles en tension déterminera ce que « peut » le récit.

Dans le champ de l’action politique émancipatrice également, Citton parle de l’importance des textes cachés, c’est-à-dire tous les récits des dominés, enfouis dans le « bruit » ambiant, dans la saturation des discours dominants qui nous entourent. Pour la gauche, un enjeu est de permettre à ces récits d’émerger, d’advenir, de se diffuser. Cela implique d’avoir des lieux où la parole émancipatrice peut s’essayer, se construire, mais aussi de développer la capacité à raconter, analyser, déconstruire les scripts d’autrui pour construire des scripts innvants, contre-scripter, métascénariser. Le monde de l’éducation et des pratiques culturelles

sont fondamentaux à cet égard (et la façon dont on les envisage et le rôle qu’on leur donne).

Une autre caractéristique de la narration, c’est la puissance et l’autonomie de ses logiques par rapport au pouvoir. Illustration par un contre-exemple : la mise en scène des décapitations en vidéo par Daesh et leur diffusion consiste exactement en une « mise en récit », qu’il est pratiquement impossible de neutraliser (il n’est pas possible de ne diffuser aucune forme d’image). Mais cela vaut pour tout type de récit, et donc les récits politiques alternatifs ont également un énorme pouvoir d’émancipation.

3) Renouveler l’imaginaire de gauche

La question du storytelling et de la gauche se pose au départ d’un constat : la gauche a laissé les pires récits de droite occuper le champ politique et médiatique. Cela s’explique peut-être, après la « mort des idéologies », par une volonté de s’en tenir aux faits. Mais les faits ne suffisent jamais pour mobiliser les gens, la « construction d’un imaginaire » (cf. Manifeste de la Manivelle) est indispensable pour mobiliser les gens. Dès lors, la gauche doit se remettre à « raconter des histoires inspirantes ».

Exemple : le mouvement littéraire (et engagé) italien Wu Ming, qui revendique « la narration comme technique de lutte ». Pour eux, le mythe (entendu comme « récit ») émancipateur doit naitre d’en-bas pour s’opposer aux discours « venus d’en haut » qui relèvent, eux, de la propagande. Mais pour ne justement pas être manipulateur, ce mythe doit être « ouvert » : il faut qu’on puisse le démonter, que sa mécanique soit visible, qu’il s’assume comme mythe.

Quelles histoires la gauche peut-elle raconter ?

– En termes de contenu, elle gagnerait à se forger un « mythe de l’Interruption » en réponse au mythe de la Croissance-Reine.

– Cela étant (cf.supra), c’est la forme qui importe, bien plus que les contenus ! Il s’agit donc notamment :

  • de transformer la manière dont nous nous laissons affecter (au sens spinozien, au sens de l’économie des affects) par ce qui nous entoure ;

  • de montrer que les données (les « faits ») ne sont pas produites par la réalité, mais par les questions qu’on lui pose, en fonction de certains scripts sous-jacents (histoires qu’on se raconte) ;

  • de prendre soin du virtuel (= l’imaginaire qui peut advenir, par ex. les « textes cachés ») ;

  • d’une posture réaliste : ne pas prétendre être le réel, contrairement aux mythes de droite, par ex. celui de la croissance, qui prétend décrire la réalité.

L’imaginaire de gauche ne se définit pas avant tout par des contenus, mais par des modes d’énonciation (cf.supra : complexité, déconstruction du mythe, récits cachés, …). Symétriquement, l’ennemi est à repérer dans sa manière de mettre en scène, de scénariser ce qu’il dit.

Citton plaide pour la « gaucherie » de la Gauche politique : une politique qui ose être ouvertement expérimentale, laissant la place à l’incertitude et à la maladresse, qui permettent l’ouverture.

Pour lui, ce que peut un récit, c’est déplacer les points de vue.

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1Bernard Stiegler utilise le concept de « pharmakon » pour désigner ce qui est à la fois poison et remède.

2éléments de mémoire inscrits sur des supports « externes » à l’être humain, techniques (via l’écriture, l’enregistrement, etc), et permettant donc la reproduction.

Compte-rendu

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Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 09:43 par La Manivelle

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