Réunion du 30 mai 2016

Présentation

L'écologie politique : d'un combat secondaire à un combat politique central du 21è siècle

  1. L'écologie, un combat secondaire ?

La naissance de l'écologie politique a commencé à être formalisée dans les années 50 et 60 du 20è siècle, et a débarqué sur la place publique dans les années 70, avec la candidature de René Dumont à la Présidence de la République Française puis dans les années 80 avec les premières élections de parlementaires écologistes en Belgique et en Allemagne.

L'écologie politique nait comme un « front secondaire », au même titre par exemple que le féminisme, secondaire par rapport aux luttes sociales traditionnelles.

Effets de la seconde guerre mondiale :

  • La force communiste en Europe occidentale :

    • Implication importante des partis communistes dans la Résistance → rapport de force favorable au « mouvement ouvrier »

    • Inquiétudes États-Uniennes quant au renforcement possible de l'influence des communistes → la carotte (concessions, écartement des éléments susceptibles de polariser la situation politique et de renforcer la sphère d'influence communiste) et le bâton : manœuvres contre le PCI, guerre civile en Grèce – déjà !

  • Les craintes suscitées par l'URSS :

    • Prestige

    • Peur de « l'invasion rouge »

    • Autoritarisme, violences (Berlin 1948 et 1953, Budapest 1956,…) → aspect repoussoir

  • Un appareil productif États-Uniens hypertrophié :

    • Les USA ont fourni une part importante du matériel militaire allié et ont du développer leur appareil productif industriel

    • Hégémonie de « l'American Way of Life »

    • Puissance économique et financière

    • Puissance politico-financière (Bretton-Woods, où la GB de Keynes n'arrive pas à s'imposer)

    • Des gains de productivité toujours croissants.

Point relevé par le jeune André Gorz en 1954 : nécessité de développer le marketing et l'hyper-consumérisme par l'intermédiaire des industries culturelles (radio, cinéma, TV) pour « consommer tout ce qui est produit »

Forme de « consensus social » (qui n'empêche pas des luttes très dures, mais encadrées d'une manière ou d'une autre par les équilibres résultant de Yalta en Europe)

→ Mouvement tiers-mondiste (guerres de libération ou de décolonisation)

→ Mouvement féministe (jusque et y compris par l'adhésion aux codes consuméristes)

→ Premières questions quant à la question de la sur-consommation et aux gaz à effet de serre (Roger Revelle, conseiller de Johnson, océanologue ayant pointé le danger des émissions de CO2 en 1957)

→ Mai 68 : « la France s'ennuie » (André Viansson-Ponté)

→ René Dumont, candidat à la Présidence de la RF en 1974

→ Premiers parlementaires Écolos en Belgique en 1981

→ Écolo au pouvoir à la Ville de Liège en 1982

→ « Siphonnage » partiel de ce qui reste de l'électorat communiste

→ Autre style (pas d'ancrage structurel dans les luttes sociales)

→ Autres combats, par définition

  1. L'écologie, « quand on a le temps »

Aujourd'hui encore, l'écologie politique est souvent considérée soit comme un sujet qu'on traite soit « quand on a le temps » (quand il n'y a pas de crise économique, quand il n'y a pas d'attentats,... bref presque jamais), soit lorsqu'une urgence pressante se fait ressentir (crise de la dioxine fin des années 90 ou débat autour de nos brinquebalantes centrales nucléaires actuellement).

Bref, c'est soit un luxe, soit une contrainte, toujours un sujet de pays riches, donc jamais une raison de mobiliser les exploités.

En 1999, à l'occasion d'élections générales, l'écologie politique recueille environ 20 % des suffrages exprimés en Belgique francophone. Le contexte est particulier :

  • La crise sanitaire dite « de la dioxine » secoue la Belgique et attire l'attention d'une part importante de la population sur les liens entre enjeux environnementaux, enjeux de santé publique et productivisme alimentaire ;

  • On oublie souvent qu'à cette époque, le PS est revenu au pouvoir à tous les niveaux depuis 1987, soit 12 ans ; c'est à la fois beaucoup, mais c'est également peu : beaucoup ont encore en mémoire les sombres années Martens-Gol, version belge des années Reagan-Thatcher ; ces années ont été celles de « l'européanisation » de nos politiques publiques (le « grand marché unique en 1992, la préparation à la création de l'Euro, qui est en vigueur depuis le 1er janvier 1999), des privatisations massives d'entreprises anciennement publiques etc. ; le PS s'est également coupé durablement de sa base enseignante, suite aux plans de départs massifs dans l'enseignement de la Communauté Française ;

  • Enfin, les années 90 sont également celles des « affaires » à répétition qui entachent la famille socialiste au nord et au sud du pays ;

  • Les années 90 voient également l'émergence d'une nouvelle génération de dirigeants de l'écologie politique ; c'est à cette époque, par exemple, que Jacky Morael déclare qu'Écolo est aussi un héritier de la « Charte de Quaregnon » ou que, « s'il faut perdre des voix sur la question de l'immigration, nous les perdrons »1.

Le succès électoral est immense ; les « orphelins du PC » transforment leur adhésion par défaut à l'écologie politique en une adhésion positive. C'est mon cas et c'est celui de plusieurs autres anciens militants communistes.

L'exercice du pouvoir se passe d'une manière générale relativement mal. Un premier signe aurait du/pu être capté par la situation bruxelloise. Écolo est devenu plus important que le PS, ce qui n'empêche pas le premier de ne ressortir… qu'avec un modeste secrétariat d'état des négociations pour la formation d'un gouvernement en RBC. Écolo Bruxelles rejette et Écolo est au pouvoir en RW, en CFWB et au Fédéral.

Les élections de 2003 sont une magistrale leçon de gramscisme appliqué : Écolo a beau avoir bataillé ferme, c'est sur l'hégémonie culturelle de la voiture, et de la Formule 1 en particulier, qu'il perd les élections (et se retrouve sur la touche au gouvernement quelques semaines avant les élections, suite à une crise à propos du survol de Bruxelles). Aux élections fédérales de 2003, Écolo perd 60 % de son électorat, fait unique dans la vie politique belge d'après-guerre.

On pourrait résumer cet épisode par « l'écologie, c'est bien, mais tout de même pas trop, et c'est surtout un vote protestataire plus propre que l'extrême-droite ».

Le plan de sortie du nucléaire adopté par le gouvernement fédéral prévoit une sortie graduelle avec fermeture progressive des centrales à partir de 2015 jusqu'en 2025 et relais assuré par les énergies renouvelables.

On sait ce qu'il en est advenu et on sait ce qu'il est advenu entre-temps du mythe du « nucléaire infaillible ».

Il est donc clair que l'écologie sans présence des partis écologistes au pouvoir, ça ne marche pas. Le problème, c'est que ça ne marche pas non plus vraiment AVEC les partis écologistes au pouvoir pour tout ce qui concerne les aspects nodaux de nos sociétés hyper-industrialisées : production énergétique, modèle de développement économique, choix structurants en matière d'infrastructure etc.

Côté pile, on ne pourra pas nier une réjouissance certaine de la part des familles politiques plus anciennes (libérale, sociale-chrétienne et socialiste) a faire des croche-pieds aux écologistes.

Côté face, les écologistes sont pris dans des contradictions propres à leur position politique2 :

  • Les militants « globalisants », pour qui l'écologie politique a vocation à produire son propre projet de société et pas uniquement à se limiter aux aspects environnementaux, sont fort actifs mais ne sont absolument pas hégémoniques culturellement au sein d'Écolo ; de plus, il est difficile de convaincre électoralement du « sérieux » de cette posture….

  • Les militants « ciblés » (sur des causes environnementales ou sur des causes liées aux droits de l'homme) sont plus à l'aise : ils s'adressent à UN public, de militants associatifs généralement, et donc à des personnes-relais ;

  • D'un autre côté, ce « ciblage » est difficile à assumer par rapport à la relation au pouvoir :

    • Côté face, le discours tenu peut ne pas « faire sérieux » (sur le mode « comment feriez-vous si vous aviez le pouvoir ? ») et, par construction, les messages envoyés risquent de tomber à côté de la plaque pour l'essentiel de la population qui n'est impliqué dans aucune des causes « ciblées » ; cela permet néanmoins de beaux succès d'estime internes au parti ;

    • Côté pile, et c'est un des classiques de l'écologie politique, ce message comporte en lui-même le risque d'entendre « ah, mais ce n'est pas pour ça que je vous ai élu » ; en effet, en ciblant une « cause », on prend le risque de décevoir tous les militants de toutes les autres causes ou encore de cautionner des options de politique générale (finances, publiques, emploi,…) qui font partie du « package » d'accès au pouvoir ;

  • Bref, la question de ce qu'implique la participation à l'exercice du pouvoir dans un contexte institutionnel donné, avec un rapport de force donné fait partie du non-dit d'une écologie politique qui se positionne comme candidate à l'exercice du pouvoir ; prendre des décisions dans le monde tel qu'il est n'est pas la même chose que prendre des décisions dans un monde tel qu'on le souhaiterait voire tel qu'il nous arrangerait...

D'une manière générale, les années post 2003 sont les années « des petits pas », de la reconstruction d'une base politique et militante mal en point. 2009 est un nouveau « point haut » électoral. C'est la consécration des « années Javaux », durant lesquelles Écolo a veillé à se « policer » et à fâcher le moins de monde possible. Écolo a le couteau entre les dents, veut se succéder à lui-même en RBC et revenir au pouvoir en RW et FWB, et ça marche.

Les élections fédérales de 2010 sont une défaite électorale qui passe inaperçue : Écolo perd un tiers (!) de son électorat de 2009 mais… la comparaison se fait avec 2007…

Les contestataires de l'époque sont sur la touche. En effet, « ÉCOLO S.A. » est une entreprise qui fonctionne bien : de nombreux parlementaires, des ministres, des cabinets,… Impossible d'infléchir la marche d'une « winning team ».

L'exercice du pouvoir 2009-2014 se passe dans des conditions très différentes de celles de 10 ans auparavant. Les avis militants sont maitrisés et le mot d'ordre est de ne pas affaiblir les personnes en place.

Pour ne pas s'affaiblir, Écolo fait choix de soutenir l'approbation du TSCG dans les entités fédérées. Dire que cet événement à lui seul fait tomber Écolo aux élections de 2014 serait largement exagéré. En revanche, ce fait est significatif de la volonté d'exercer le pouvoir, quitte à adopter un discours très classique, sur le mode « nous prenons nos responsabilités même si nous n'aimons pas ça, et prendre ses responsabilités consiste à voter des trucs abjects ». Ce fait est également significatif de la coupure entre Écolo et des réseaux constitués, des relais et significatif d'un fonctionnement auto-centré. Significatif enfin d'un affaiblissement qualitatif de la base militante, de sa réflexion, de sa vie, de la manière dont les frictions sont fructueuses. Plus de frictions, plus de fruits.

La claque électorale est sévère ; de nombreux parlementaires ne sont pas ré-élus et… ceux qui sont ré-élus ne constituent pas un renouvellement : soit ils se succèdent à eux-mêmes, soit ils ont été désignés par l'équipe sortante.

En parallèle à ce poto-poto politicien, les enjeux écologiques fondamentaux ne manquent pas.

La conférence sur le réchauffement climatique de Copenhagen en 2009 est un « flop » magistral.

Les gouvernements occidentaux, belge et français en particulier, ne lancent aucune initiative forte en matière de politique énergétique.

Les crises sanitaires se multiplient.

Les convergences entre combats sociaux et combats environnementaux s'accentuent. C'est le cas par exemple à NDDL. Ça a été le cas à l'occasion des manifestations qui ont eu lieu lors du somme de Copenhagen durant lequel la jonction entre militants climat et alter-mondialistes s'opère.

  1. L'écologie, combat politique central du 21è siècle

A contrario, des auteurs comme Naomi Klein (« Tout peut changer »), Razmig Keucheyan (« La nature est un champ de bataille ») ou Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil (« L'événement anthropocène ») situent l'écologie comme un enjeu politique majeur en termes de solidarités et de mise sur pied d'un projet de société positif, émancipateur et autour duquel mobiliser « les 99 % » à l'échelle planétaire.

La COP 21 qui a eu lieu à Paris fin 2015 est significative de la tension entre enjeux écologiques et « le monde tel qu'il va ». Je dois avouer avoir été légèrement surpris positivement d'une part par l'obtention d'un accord et d'autre part par le fait que cet accord est plus ambitieux que ce qu'on aurait pu imaginer, en particulier la volonté de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C à l'horizon 2100, quand bien même cet objectif est d'ores et déjà quasi inatteignable.

La question écologique sous-jacente est de savoir :

  • Risque d'emballement, avec des conséquences directes différentes et des conséquences indirectes globales

  • Sacrifice de certaines populations

  • Accès à la protection contre les conséquences

  • Questions de défense, de citoyenneté, de modèle de développement, de prédation à l'égard de la nature et à l'égard d'autres humains.

Ce qui suit est un copier/coller d'un autre texte. Je l'ai repris de manière intégrale, ce qui lui donne une place exagérée.

« Pour en revenir à mon propos, les conséquences directes du réchauffement climatique sont déjà là.

Je peux rappeler en guise d'amuse-bouche que la plupart des années les plus chaudes observées

depuis que des mesures existent à la fin du 19è siècle ont eu lieu ce siècle ci. Sur le même registre,

on peut parler de divers phénomènes climatiques observés dans les pays occidentaux ces dernières

années. Les ouragans Katrina à la Louisiane ou Sandy à New-York. Les 15.000 morts de l'été 2003

en France. Je peux parler des passagers du vol 9335 reliant Charleston à New-York, qui, durant l'été

particulièrement chaud de 2012, ont du descendre de l'avion dans lequel ils avaient pris place parce

que celui-ci s'était profondément enfoncé dans le tarmac qui fondait.

Plus sérieusement par rapport à ces petits dommages, je préfère parler de « la plus longue

sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée depuis les premières

civilisations du Croissant fertile » qui a dévasté l'agriculture syrienne entre 2006 et 20113,

exacerbant les tensions en Syrie où « les ressources hydriques ont chuté de moitié entre 2002

et 20084 », où « près d’un million et demi [d'habitants] ont été touchés par la désertification5» sur les 22 millions d'habitants du pays. Il ne s'agit ici nullement de nier les responsabilités de Bachar El Assad à propos de la situation en Syrie mais bien d'illustrer que le réchauffement climatique ne frappe pas uniformément et qu'un même effet aura des conséquences différentes en fonction de la situation d'une population ou d'un groupe social.

Le réchauffement climatique ne frappe pas uniformément d'abord parce que les effets sont bien plus

violents sur des régions déjà chaudes et sujettes à désertification. Ensuite parce qu'à force de parler

de réchauffement moyen, on en vient à oublier que la moyenne est la putain des statistiques : elle

fait ce pour quoi on la paie et l'augmentation moyenne de la température reflète des augmentations

bien plus importantes dans certaines régions du globe que dans d'autres.

Un même effet aura des conséquences différentes en fonction de la situation sociale des

populations. Il suffira à la riche Flandre ou aux riches Pays-Bas d'ériger des digues, aux plus riches

d'entre-nous d'installer la climatisation dans nos demeures ou nos voitures. Le Bengladesh n'aura

pas cette possibilité. Les millions d'habitants d'îles coraliennes qui culminent à trois mètres au

dessus du niveau actuel de la mer auront du souci à se faire également. Lorsque l'ouragan Katrina a

dévasté la Louisiane, ce sont les plus démunis de ses habitants qui ont été le plus durement frappés

et par ailleurs totalement délaissés par les autorités. Bref, nous, habitants relativement nantis des

pays riches avons et auront beaucoup moins de souci à nous faire que la grande majorité des pays

que nos pays riches ont pillé, exploités, qui ont construit notre richesse, auxquels nous avons

sous-traité notre pollution pour mieux bâtir notre richesse dont nous bénéficions actuellement

toujours, pardon, je m'aperçois d'une erreur, je voulais dire « que nos pays ont civilisé ».

La COP 21 , ou « conférence des parties », d'où « COP », ou encore « conférence des parties

signataires de la convention cadre des Nations Unies sur le réchauffement climatique » est la 21è

d'un cycle qui a débuté à Berlin il y a 20 ans en 1995. Vingt ans se sont donc écoulés, vingt ans

pendant lesquels la situation s'est profondément dégradée. Dégradée à un point tel qu'on ne parle

plus d'éliminer les effets de gaz à effet de serre mais juste de limiter le réchauffement climatique à

2° C d'ici 2100, condamnant ainsi de manière totalement cynique un ensemble de territoires et de

populations. »

Bonneuil & Fressoz - « L'événement anthropocène »

  • Qu'est-ce que l'anthropocène ?

    • Description

    • Événement géologique, événement politique (bouleversements en cours : qui vit comment et où?)

  • En finir avec le développement durable ?

    • « Selon la définition donnée dans le rapport Brundtland en 1987, le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. »

    • Nature pharmacologique du terme : liens avec « le monde tel qu'il est » en 1987

    • Ses limites : bienfaits sociaux de la croissance ???

    • Ouvre la porte (plutôt que d'être indissociablement lié, à mon sens) à l'économie verte

  • Le résultat d'une famille d'options politiques et économiques dans la relation « Homme/nature »

  • Jevons et son paradoxe :

    • Le charbon, vecteur de prospérité économique (et de domination)

    • Paradoxe : l'utilisation rationnelle du charbon conduit à l'expansion de son utilisation ! (sorte de préfiguration de l'effet rebond)

  • Des choix idéologiques ont conduit à l'adoption des modes de vie fondés :

    • Sur une utilisation intensive d'une énergie bon marché

    • Sur le fait que cette énergie soit marchandisée !

      • Navigation à voile (19è S)

      • Utilisation d'éoliennes (20è S)

      • Utilisation de « fours solaires » (jusque dans les années 50)

    • Sur le développement des transports individuels

  • Conscience de

    • L'influence humaine sur la nature et le climat depuis le 18è S

      • Roger Revelle à partir de 1957)

    • La nature épuisable des ressources (ex : Jevons)

  • « Grande accélération » après 1945

  • « L'humanité prise comme un tout n'existe pas »

    • ! Ce qu'on nous vend en contrebande sur cette base !

  • De l'anthropocène à l'entropocène (Stiegler)

NK : « Tout peut changer – capitalisme & changement climatique »

  • « la droite a tout compris » : elle a compris que la lutte contre le réchauffement climatique est incompatible avec les intérêts économiques dominants ; elle s'oppose frontalement (Heartland Institute) ou négocie (les variantes du « capitalisme vert »)

  • maintenir 80 % des réserves fossiles sous terre → implications

  • Parallèle avec l'abolition de l'esclavage

  • Luttes par delà la planète

  • Enjeu de bien-être

  • Luttes locales, luttes globales

Keucheyan :

  • Environnement et racisme

    • Approche marxiste des inégalités écologiques :

      • page 42 : « En somme, l'intersection entre la classe, la race et le genre doit être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer en même temps qu'elle est elle-même compliquée par les trois autres : la nature » ; « En régime capitaliste, les inégalités ont une dimension cumulative ou auto-renforçante, même s'il arrive parfois aussi que la confrontation de deux formes d'inégalité ouvre des espaces de liberté pour les individus » - caractère « construit » du « grand partage » entre nature et culture

      • Classes populaires principales victimes des nuisances de la ville (circulation, pollution,...)

      • Accès aux ressources « brutes » ou mélées à des dispositifs techniques de la nature

      • « La pauvreté énergétique est une autre forme d'inégalité d'accès aux ressources »

      • « On estime que la pollution de l'air à Athènes a augmenté de près de 17 % depuis le début de la crise, du fait de l'accroissement du chauffage au bois »

      • Accès aux espaces naturels (parcs, paysages, forêts)

      • Populations « à risque », naturel ou industriel – lien entre catégorie professionnelle et risque de décès

      • Empreintes différenciées des catégories de la population sur l'environnement

  • Financiarisation de la Nature

    • Produits financiers et produits dérivés

    • Solutions technologiques

    • La question de l'État est LA question à traiter

  • Nature et militaires

    • Horizons de réflexion à très long terme

    • Lien avec l'environnement

    • La nature comme arme

    • Réflexions géo-stratégiques

  • Pensée plus de pensée de gauche en matière militaire depuis les années 20

Récession économique : une lecture sociale et écologiste ( ! aspects géographiques et non uniformes au niveau des populations)

Aspect central : la marchandisation !

  1. L'écologie, matière à constitutionnalisation ?

Lorsqu'une « grande cause » apparaît, hop !, il y a toujours bien un malin pour suggérer de la constitutionnaliser.

Ainsi, par exemple, en Belgique, le droit au logement est constitutionnalisé. Bravo, bel effort.

Et ?

Et rien !

Rien parce que la tuyauterie institutionnelle n'a absolument pas été simplifiée, ce qui serait bien nécessaire pour traduire en lois concrètes avec arrêtés d'exécution à l'avenant le « droit au logement ». Rien non plus parce que la constitution consacre également la propriété privée, indistinctement, c'est-à-dire de la même manière pour le retraité qui a réussi à s'acheter son petit logement et pour le détenteur de SICAFI propriétaire de centaines de logements.

Cela donne le sentiment qu'on se paie la tête des gens, que la constitutionnalisation est un piège à con, que même la « loi fondamentale » ne signifie rien.

En outre, cela ouvre la porte à la considération (justifiée) selon laquelle la constitution consacre un mode de fonctionnement des institutions politiques et une hiérarchie de priorités. Rajouter une nouvelle priorité au milieu fait tout juste joli (en étant gentil) au mieux, et est contre-productif (voir plus haut).

Pourtant, oui, il y a matière à constitutionnaliser certains aspects de l'écologie :

  • La place que certains enjeux occupent dans une hiérarchie de normes

  • La manière dont ils sont institutionnellement pris en charge

  • Leurs déclinaisons territoriales.

Bref, constitutionnaliser l'écologie, oui, absolument, mais « pas que » l'écologie, sans quoi on a juste obtenu une breloque supplémentaire, démobilisatrice, donc toxique.

Quelques pistes pour avancer :

  • Les aspects de l'écologie qui doivent être constitutionnalisés seraient ceux qui couvrent les aspects de la vie en commun sans lesquels « la vie ne vaut pas la peine d'être vécue », en particulier en termes de survie de l'espèce humaine ;

  • Dans cette mesure, ils doivent être articulés à quelques autres grands principes, dont la question de la propriété économique des moyens de production ;

  • Il faut également faire rebondir ces aspects écologiques sur une déclinaison territoriale, c'est-à-dire sur l'intérêt d'enjeux environnementaux pour un territoire

  • Enfin, cette constitutionnalisation, si elle ne peut exister que dans une refonte plus générale, doit contribuer à répondre à la question « que voulons-nous ? »

Que voulons-nous ? (épisode 7/7, dimanche 3 avril 2016)

S'il est un thème qui a été totalement déserté depuis des temps immémoriaux dans les pensées alternatives, c'est celui de la forme de l'État6.

D'abord, le thème est particulièrement chiant. Vous trouverez toujours bien quelqu'un pour parler d'un tas de choses, mais allez-y pour ne pas perdre tous vos copains d'un seul coup d'un seul en abordant l'État !

Ensuite, quand on pense « État », on pense immanquablement (notamment) flics, armée, impôts, contrôle, répression, sécurité,… bref toute une série de thèmes dont la pensée alternative n'a aucune envie de s'emparer.

Je pense enfin, je pense même surtout, que les pensées alternatives se sont progressivement racrapotées sur le localisme. Combien de fois n'ai-je entendu « ah, c'est bien de s'impliquer au niveau local, il n'y a que là qu'il y a moyen de changer les choses ». Il y a plusieurs raisons pour lesquelles ce raisonnement m'a d'abord dérangé pour finir par m'insupporter profondément.

La raison principale est que ce repli localiste est l'acceptation de notre défaite en rase campagne. C'est l'illustration du principe selon lequel nous ne désirons pas quelque chose parce que nous pensons que c'est un bien mais nous pensons qu'une chose est un bien parce que nous la désirons7. Nous pensons que la politique locale (ou régionale peu importe) est un bien parce que nous la désirons et nous ne désirons que cela parce que nous nous savons battus d'avance à une échelle plus large.

En Belgique, je fais remonter cette situation à 2007 au moins, soit le moment où la « gauche de gouvernement » gagne dans la partie francophone du pays et où les revendications nationalistes de droite gagnent dans la partie néerlandophone, majoritaire, du pays. À partir de là, le seul débat qui a valu fut « comment réunir suffisamment de partis politiques autour de la table pour satisfaire ces revendications », sans qu'aucune réflexion sur le « pourquoi nous faisons nation ensemble » ne puisse se faire jour.

En France, durant la décennie qui a précédé l'élection d'un Président de la République membre du Parti Socialiste, de 2002 à 2012, les partis de « gauche de gouvernement » ont volé de succès en succès aux niveaux autres que national. En parallèle, les réflexions sur le lien entre la forme de la Vème République et le projet politique ont été systématiquement marginalisées8. Et je fais preuve de charité (si, si, ça m'arrive) en n'insistant pas sur les conséquences que l'on sait...

Historiquement, les espoirs de changements majeurs (réels ou supposés, avérés ou déçus) apparaissent parce qu'ils cristallisent une attente populaire large. Les moins jeunes d'entre-nous se souviendront de l'espoir engendré par la victoire de François Mitterrand en 1981. On peut railler a posteriori cette joie en fonction de ce qui en a été fait. Ce serait piétiner aussi le processus de genèse de cette victoire, le « programme commun » et les revendications qui le soutenaient. J'ai lu il y a quelques années, en 2012, un numéro du mensuel « Manière de voir »9 article écrit par François Mitterrand en 1973, titré « Un nouvel internationalisme » qui ferait passer tout ce qui relève actuellement de ce qu'on appelle de la « gauche de la gauche » pour de mièvres réformistes. Dans la présentation de la revue dans l'édition d'août 2012 du Monde Diplomatique, Dominique Pinsolle écrit :

« L’ouverture du numéro par un article signé de François Mitterrand en 1973, et complété par la publication in extenso des cent dix propositions de 1981, ressuscite des mesures et des objectifs qui ne semblent plus appartenir aujourd’hui au cadre du politiquement pensable : avènement du socialisme en France et en Europe, planification (jusqu’à l’échelle du Marché commun), constitution d’une « défense populaire » capable de dissuader tout agresseur potentiel. »

Il serait inconvenant de renier cet enthousiasme-là 35 ans après avec des arguments d'aujourd'hui.

En Belgique, la dernière émergence d'une nouvelle force politique, ÉCOLO, date de la même année et s'est également matérialisée à l'échelon national avant, bien longtemps après, de se trouver un ancrage local.

Bref, le raisonnement localiste m'insupporte parce que c'est un raisonnement de défaite, parce que c'est un raisonnement qui nous permettra certes de continuer à réaliser de belles envolées lyriques sur les réseaux sociaux, voire parfois une belle carte blanche dans la presse quotidienne, mais rien de plus. On pourra continuer à jouer aux billes pendant que la maison s'effondre, en étant certes conscients que nous pourrons être dérangés par un peloton de policiers qui shootent dans le jeu à la poursuite de quelque manifestant, que l'un d'entre-nous pourra même être un de ceux-là, que nous manquerons peut-être de sous pour nous acheter nos billes, mais ça s'arrêtera là.

Pourtant, toute réalisation politique qui nécessite de la solidarité ne vaut qu'à grande échelle. Il est bien sûr possible de faire preuve de solidarité à tout niveau, mais il est impossible de bâtir une solidarité durable au niveau local. On le voit bien lorsqu'il s'agit d'accueillir les damnés de la Terre, qu'il s'agisse de se répartir les quelques réfugiés fuyant leurs horreurs pour arriver sous nos latitudes : chacun se renvoie la balle jusqu'à ce que l'État central répartisse au niveau des entités locales de manière culpabilisante et autoritaire les réfugiés en attente du traitement de leur dossier ou qu'il s'agisse de créer une structure d'accueil pour sans abris aux confins du très cossu 16ème arrondissement de Paris, donnant ainsi lieu aux déchainements de vulgarité dont sont seuls capables les grands bourgeois.

La solidarité, ce n'est pas la compassion et l'attention à son prochain. Le mot a aussi une signification physique, de ce qui est « solide ensemble ». La solidarité concerne tout ce à quoi il est impossible de toucher un morceau sans faire bouger les autres. Deux pièces d'un ensemble sont solidaires à partir du moment où elles sont reliées l'une à l'autre. On aura beau démonter une pièce pour la réparer, la modifier, l'améliorer, viendra bien un moment où elle retrouvera sa place dans un ensemble, solidaire des autres pièces.

À ce titre là, l'économie, l'écologie, les relations salariales sont forcément à considérer de manière solidaire parce qu'elles le sont par construction. J'ai déjà parlé d'économie et d'écologie plus tôt dans la semaine.

Ajoutez un dispositif de soutien à l'emploi de telle ou telle catégorie de demandeur d'emploi et c'est tout l'équilibre qui s'en trouve modifié. Créez un nouveau dispositif d'emploi plus précaire que les précédents et c'est l'ensemble du droit du travail qui est précarisé.

Poussez les demandeurs d'emploi ou la jeunesse dans son ensemble à se former pour augmenter ses chances de décrocher un emploi sans rien changer d'autre et la principale conséquence sera... la sur-qualification des titulaires de ces emplois : la où un diplôme d'enseignement secondaire suffisait, on trouvera un diplômé du supérieur et ce sont ceux qui restent sur le carreau des études qui paient la note10.

Il n'y a que la finance de marché qui ne soit, par construction, pas solidaire. La preuve en est que les produits financiers sont toujours valorisés indépendamment les uns des autres et à l'unité. Les marchés financiers attribuent une valeur à un titre comme s'il était unique, compte non tenu de leur multiplication à l'infini que permettent les « lois de la finance de marché ». C'est cette singulière manière de procéder qui nous vaut périodiquement de magnifiques feux d'artifice financiers sous la forme d'éclatement de « bulles » qui ont pour propriété d'être de plus en plus énormes, de plus en plus dévastatrices et de faire appel à… la solidarité en son sens social pour passer la serpillière et pouvoir mieux reprendre force et vigueur ensuite. La « solidarité », en l'occurrence, c'est la socialisation des pertes pour pouvoir continuer à privatiser les bénéfices.

J'ose avancer une proposition : l'État se construit autour de ce dont nous nous sentons capables et de ce dont nous désirons être solidaires et en fonction de la forme que nous acceptons de donner à cette solidarité. La forme que nous acceptons de donner à la solidarité induit la forme que prend l'État. Et cela vaut en positif comme en négatif.

Lorsque les populations des États Unis d'Amérique ou du Royaume Uni se dotent de gouvernements qui mettent en place une structure sociale basée sur la précarité ou une structure économique et écologique selon laquelle leur « mode de vie n'est pas négociable11 », ils donnent une forme à leur solidarité et à leurs États. On aura beau la détester et faire le constat que nombre d'électeurs ne se lèvent plus pour aller voter, cela reste un mode d'expression (négatif) de la solidarité.

Frédéric Lordon, dans Imperium, exprime « l'État Général » comme manifestation de l'imperium, qui est « le droit que confère la puissance de la multitude ». C'est assez différent de prime abord de ma proposition ; à y réfléchir de plus près, « la multitude » telle que décrite par Lordon est bien « ce autour de quoi nous nous retrouvons » et la manière dont nous nous retrouvons. Nous sommes un groupe qui impose que le mode de vie se structure autour de résidences fermées, gardées, sécurisées pour ceux qui ont le moyen de se le permettre et il n'existe pas de force sociale suffisante pour l'empêcher ? Et bien cela fait un l'État de ceux qui vivent comme ça. Nous ne sommes pas cela ? Et bien imposons-le et formons État. Si nous ne formons pas État, alors cet état de fait demeurera et nous en serons réduits à nos protestations, vaines et inoffensives comme chacun peut le constater.

Nous avons appris à détester l'État en raison de son autoritarisme, tout ce qu'il nous inflige et à quoi nous n'avons pas réussi à nous opposer. C'est parfaitement compréhensible. Mais rester coincé dans cette forme dangereuse de prostration ne mènera pas beaucoup plus loin que les couinements dont nous sommes capables. Je dis bien « nous ». Je ne m'en exclus pas.

Nous sommes à J+12 après les attentats qui ont ravagé Bruxelles, nous sommes à J+1 après qu'Alexis Deswaef, Président de la section belge de la Ligue des Droits de l'Homme ait été arrêté totalement arbitrairement par la police de ce qui reste de l'État Belgique. Ma solidarité personnelle avec lui et avec toutes celles et tous ceux qui se sont fait arrêter dans le centre de Bruxelles ne m'empêche nullement de proclamer que nous sommes arrivés au bout d'un cycle et que la seule chose qui vaille est de se mettre en mouvement pour formuler une proposition positive. Nous avons suffisamment d'éléments d'analyse, il est temps de passer à la synthèse. Imaginer un seul instant que cela va s'arrêter parce que nous protestons ne se justifie que par notre prostration dans un état second, un état d'hébétude, de sidération, c'est-à-dire d'arrêt de la pensée.

Car enfin, que voyons-nous autour de nous ?

Nous voyons des États, la France, la Belgique, incapables de tarir la source de jeunes gens qui sont nés en Belgique ou en France, qui ont grandi parmi nous, qui ont été dans les écoles voire sur les bancs de l'Université et qui décident de se suicider en faisant le maximum de dégats autour d'eux, d'emporter dans leur folie devenue criminelle un maximum de leurs semblables.

Nous voyons des États perdus dans leur folie de collecte d'informations à notre propos et incapables de suivre des individus identifiés comme bombes humaines. Il y a bien sur la question de la coordination des services, de la circulation de l'information, du désinvestissement du service public. Mais n'y a t-il pas avant tout une immense soupe de données qui traite indistinctement la circulation de manifestants opposés à l'extrême-droite et au racisme et la circulation de personnes déterminées à semer la terreur et la désolation ?

Nous voyons des États qui, tels les médecins d'une pièce de Molière, proposent toujours plus de la même chose. Nous n'en sommes plus aux rigolotes saignées et ventouses mais bien à plus de bombes en direction de l'État Islamique (et tant pis pour les civils alentours dont les survivants pourraient alimenter le ressenti envers nos « États voyous »), plus de précarité pour la multitude, moins d'avenir, moins d'espoir, plus de culpabilité distribuée et empoisonnant nos pensées.

Nous voyons des États jouant en permanence une mauvaise comédie à laquelle plus personne ne croit, ni eux, ni nous, lorsqu'ils se réunissent pour parler du réchauffement climatique.

Nous voyons des États, ceux de la zone Euro, qui ont remis les clés de nos monnaies entre quelques mains privées, quelques mains qui espèrent pouvoir nous faire exécuter les « couchés-assis-debouts » de bons chiens bien dressés, au nom de ce que « que voulez-vous ma bonne dame, il faut bien payer ses dettes, n'est-ce pas ? », quelques mains qui n'hésitent ni à manier le baton si nous n'obéissons pas ni à faire inscrire dans nos lois que nous sommes d'accord de nous faire battre si nous n'obéissons pas12.

Oui, nous devons payer nos dettes. Mais si dette il y a, où est passé le fric emprunté ? Augmentation des dettes, privées et publiques, et augmentation de la richesse totale épousent de belles courbes parfaitement semblables. Si c'est vraiment notre dette, alors où est l'augmentation de richesse qui va avec ? Pas d'augmentation de richesse, pas d'augmentation de dette.

Si dette il y a, n'est-ce pas avant tout une dette morale, celle d'avoir laissé filer ces questions sans nous en occuper, au nom de ce qu'elles sont compliquées et qu'il « faut un consensus » ? Et pourquoi le consensus s'établit-il invariablement dans le même sens ? L'Union Européenne et la zone Euro sont des zones visant à établir une paix et à éviter les replis sur soir ? Parfait. Alors exigeons, nous aussi. Exigeons comme l'a fait David Cameron qui a obtenu un accord abject de ses 27 semblables au nom de la préservation d'un « consensus ». Ce n'est pas possible ? Alors il y a de sérieuses questions à se poser sur la manière dont nos États fonctionnent13.

Si de cela nous ne voulons plus, alors, oui, il n'y a pas d'autre choix que de se retrousser les manches et de définir ce que nous voulons. J'ai évoqué les écrits de Lordon ; durant cette semaine, il a beaucoup parlé à l'occasion du mouvement opposé à la loi Travail proposée par le gouvernement français. Il a mis en évidence l'accord de soumission que constitue la revendication, l'associant à un comportement enfantin, puéril. Cela a été applaudi, relayé sur les réseaux sociaux.

Il n'y a pas à revendiquer que le président de la section belge de la Ligue des Droits de l'Homme ne soit pas arrêté. Revendiquer revient à dire que c'est discutable. Or cela ne l'est pas. Prenons simplement acte de ce que le plus pacifique d'entre-nous peut se faire coffrer à tout moment par la « violence légitime d'État ». Prenons en simplement acte, parce que de cet État, nous ne voulons plus. Et si nous n'en voulons pas, nous n'avons pas nécessairement à en avoir un autre tout chaud prêt à sortir d'un tiroir, nous avons simplement à affirmer que nous nous mettons en mouvement pour en avoir un autre.

Ce n'est pas innocemment que je parlais de monnaie. Pourquoi est-ce qu'une monnaie est acceptée par tous comme échange digne de confiance ? Très simplement. Parce qu'elle est acceptée par tous comme échange digne de confiance. Il n'y a que ça ? Oui, que ça. La question de la monnaie est indissociable de la manière dont nous « faisons multitude ». C'est accepté par tous parce que c'est accepté par tous. Ça a l'air d'un sac de nœud impossible à dénouer. Rien n'est moins vrai. Et rien n'est plus vrai que l'organisation de la monnaie est centrale à tout ce bazar.

Une condition centrale est la possibilité d'utiliser cette monnaie pour contribuer et recevoir du pot commun, c'est-à-dire payer ses impôts ou ce qu'on doit aux pouvoirs publics (au sens le plus large : cela peut être payer la cantine scolaire des gosses) et recevoir des dotations (d'une pension de retraite à une prime d'installation de plantes grimpantes sur sa façade).

À partir de là, un magnifique et enthousiasmant chantier s'ouvre à une Constituante. Repartons un instant sur nos « petits gestes », qui peuvent parfois prendre une sérieuse ampleur par le biais de création de monnaies locales qui sont mieux qualifiées de complémentaires, dotées de diverses caractéristiques : utilisées pour des échanges locaux, comme « bourse de temps », perdant de leur valeur au cours du temps pour ne pas permettre la thésaurisation etc.

Constitutionnaliser le droit pour une communauté territoriale de se créer une monnaie complémentaire, en spécifier les contours, les interactions avec une monnaie utilisée à une plus grande échelle, quel projet plus enthousiasmant imaginer ? Quelle plus belle manière aussi de territorialiser l'action politique ? Quelle plus belle manière de faire en sorte que la multitude de nos « petits gestes » prennent sens et force ?

Je n'ai pas beaucoup parlé de territoire jusqu'ici. J'ai tout juste effleuré l'absence de politique alternative d'aménagement territorial. Pourtant la question de savoir de quoi on décide et à quelle échelle est fondamentale. C'est la meilleure manière de vider de sa substance la notion de repli sur soi, puisque cela permet d'intégrer dans une vision dynamique ce qui se décide à l'échelon local et ce qui se décide à un échelon plus large.

Imaginons un instant que les communautés locales soient dotées du droit constitutionnel de faire financer en partie en monnaie locale tout projet installé sur son territoire et dont l'ampleur la dépasse . Cela reviendrait à imposer pour condition première de financer partiellement l'aéroport de Notre Dame des Landes, les investissements nécessaires et les retombées, en une monnaie locale ! Cela ne ruinerait pas nécessairement les volontés prédatrices de la société Vinci, qui a obtenu la concession, mais cela constituerait une sérieux embuche sur son chemin (sans vider de leur substance le magnifique combat que mènent les « ZADistes » sur place).

Je n'ai pas l'intention et encore moins la capacité de décliner toutes les combinaisons à mettre en œuvre entre monnaie complémentaire et territoire. J'ai juste l'intention de mettre en évidence qu'une Constituante doit s'atteler à décliner la question territoriale de façon à ce que l'acte politique soit en lien avec sa portée territoriale, jusque et y compris dans les aspects les plus fondamentaux de ce qui « fait société » : battre la monnaie, qui est tout sauf un amusement de petits rigolos écolos machins et tout sauf un thème à laisser entre les mains de grands argentiers par ailleurs anciens banquiers d'affaire.

En Belgique, en France, l'ensemble des décisions prises en la matière sont guidées par des considérations soit économico-financières soit d'enjeux de pouvoir. Jamais en fonction d'aspirations citoyennes.

A contrario, le capitalisme absolu a pour caractéristique (pas unique) d'être totalement dé-territorialisé. Les mêmes aéroports, les mêmes devises monétaires, les mêmes langues, les mêmes comportements. Le capitalisme absolu se transpose à la vitesse de l'Internet, la logistique étant assurée par des avions de ligne dans les airs et par des porte-conteneurs sur les mers.

Avant de conclure, je souhaite tout d'abord revenir un instant sur la question écologique. Elle est foncièrement territoriale, globale pour les enjeux globaux, locales pour les enjeux de préservation de la bio-diversité14 etc, etc. Elle est sous le coup d'une financiarisation. Elle est également le siège d'enjeux de préservation des ressources sans lesquelles, à terme, rien ni personne ne peut survivre. Je n'ai pas abusé des citations tout au long de cette semaine ; aussi, je souhaite revenir un instant à Razmig Keucheyan, que j'évoquais tout à l'heure. Il explique dans son livre que le capitalisme est incapable de se raisonner et en particulier de préserver les ressources nécessaires à la poursuite de ces activités. Pour cela, le capitalisme a besoin d'État. Aussi, nous dit Keucheyan15, « si on veut s'occuper sérieusement d'écologie, la première question à l'agenda est celle de l'État ».

Il n'en reste pas moins que nombreux doivent être ceux qui restent ébahis devant ma préoccupation quant à la question de ce que peut, de ce que doit être un État émancipateur au 21ème siècle. L'État, la Nation, comme bien d'autres questions (la souveraineté, l'Euro par exemple) ont été politiquement désertées sauf par les tenants des droites nationalistes et extrêmes. Cela n'en fait pas des thèmes infréquentables pour autant. Pas plus que celui de l'immigration d'ailleurs. Oui, le lecteur aura bien lu : pas plus que le thème de l'immigration ! C'est au mieux folie et au pire malhonnêteté pure que d'associer tout qui traite ces questions à la droite nationaliste ou extrême.

Les peuples en lutte ont bien saisi l'importance de la question nationale, c'est-à-dire de la question de ce qui peut faire avancer une population ensemble, ce qui est l'opposé de faire avancer un peuple sans divergences. L'un des plus emblématique est celui des zapatistes. Qui n'a rêvé des zapatistes ? Ils sont regroupés dans l'EZLN, en Français, AZLN : Armée Zapatiste de Libération… Nationale ! Nationale non acomme les États bourgeois, impérialistes et protecteurs de la propriété privée des moyens de production, mais bien nationale au nom d'un ensemble de personnes vivant sur un territoire délimité, avec ses pratiques, ses coutumes, donc ses savoir-faire, savoir-vivre et savoir-conceptualiser, qui ne se veulent pas supérieures à celles du territoire voisin mais qui se veulent simplement être, et en particulier être en résistance par rapport à la prédation du capitalisme total qui n'a lui ni territoire, ni pratique, ni coutume au sens premier du terme, ni savoir-faire, ni savoir-vivre ni savoir-conceptualiser. Qui n'a pas le droit que confère la puissance de la multitude, juste le droit que confère la puissance de la propriété économique. La résistance à cela est nécessaire, elle ne peut se concevoir que dans un cadre territorialisé, en y opposant ses propres pratiques, ce à quoi nous ne voulons céder à aucun prix, donc dans le cadre d'une Nation.

D'autres résistants admirables à la prédation du capitalisme absolu sont les descendants des tribus indiennes du continent Américain. Que de combats magnifiques n'ont-ils pas emporté ces dernières années, en particulier par rapport à la manière dont la version pétrolifère du capitalisme absolu entendait saccager leurs territoires ! Comment les appelle t-on ? Les Premières Nations…

Le choc créé par ma position peut aussi venir de ce qu'elle paraît frontalement opposée à l'internationalisme. Rien ne saurait être moins vrai. L'internationalisme, c'est le dialogue et la coopération entre les… nations, pas l'absence de nations. La condition première pour être internationaliste est la reconnaissance des nations. On peut se sentir solidaire des zapatistes ou d'autres, mais je serais surpris que figurent parmi leurs revendications de faire partie de la même nation que nous. Nous pouvons déposer notre crayon pendant un ou deux mois ou même dix ans pour vivre avec eux. Tant que nous avons la possibilité (ce qui est le cas de tous les gens qui ont entrepris cette démarche que j'admire) de prendre un billet retour en Belgique ou en France, nous restons citoyens de ces pays. Et si nous coupons jusqu'à la possibilité d'un tel retour et bien nous devenons citoyens de la nation zapatiste. Le reste est romantisme, comme est romantisme l'appellation de « citoyen du Monde ». Est-ce que le Monde t'a autorisé de te sentir partout chez toi ? Serait-ce un bien de se sentir partout chez soi ? Ou est-ce une vision fantasmée et rassurante ?

Ce n'est également que dans le cadre d'une Nation que l'on travaillera à la question de l'immigration et, pour appeler un chat un chat, de l'immigration d'ascendance arabo-musulmane. Si les individus en question ne sont pas particulièrement glorieux en eux-mêmes, constatons que les immigrations espagnole et italienne ont donné à la France et à la Belgique des Premiers Ministres, closant les questions des immigrations intra-européennes. Les nations du Front National en France, du groupuscule d'extrême-droite Nation en Belgique francophone sont des Nations mourantes et fantasmées, basée sur une supposée pureté qui ne peut exister que dans un cerveau malade et, si elles existaient, seraient tout sauf désirables. Cela n'en fait pas des nations et encore moins cela ne justifie de courir comme des poules dans le poulailler desquelles on aurait tiré un coup de feu en l'air (ni même pas en l'air, d'ailleurs).

Les États à construire qui soient inclusifs pour l'immigration d'ascendance arabo-musulmane ne peuvent que se baser sur le principe que je propose, selon lequel on ne peut se construire un avenir commun qu'en ayant un passé commun. Donc, à partir du moment où une proportion si importante des peuples viennent de l'autre rive de la Méditerranée, et bien nous ne pouvons nous limiter à enseigner sur la base de « nos ancêtres les Gaulois ».

Cela n'implique en rien de mégoter sur des principes tels Liberté, Égalité, Fraternité ou l'égalité hommes-femmes ici et maintenant. Cela signifie simplement, entre autres, qu'ont de droit leur place dans nos ancêtres Averroès, Avicenne et l'Islam des Lumières. Cela signifie également que nous prenions acte et travaillions à ce que, oui, à Bruxelles et à Paris, le 8 mai 1945 fut la date sacrée de la capitulation du nazisme, et que maintenant, les célébrations du 8 mai 1945 doivent également inclure la commémoration des massacres de Setif et d'autres villes nord-africaines durant lesquels des milliers de nord-africains furent tués par les armées coloniales.

Rien de cela n'empêchera un désespéré fou furieux criminel de se faire exploser au milieu de la foule après avoir vidé plusieurs chargeurs de Kalachnikov. Cela sapera simplement les bases du raisonnement selon lesquelles il y a « eux » et « nous ». Il n'y a que nous, et nous sommes tous dans la même merde, même si sa profondeur et la perception de sa profondeur varient. Et si nous arrivons simplement à ne plus avoir peur de la manière dont ces actes horribles pourraient nous diviser, parce qu'ils ne nous diviseraient plus, et bien cela en diminuera singulièrement la portée, donc la probabilité qu'ils surviennent.

Une Constituante n'a pas vocation à statuer sur tout et encore moins l'idée qui m'est venu en tête à propos de cette Constituante n'a vocation à statuer sur tout ce dont une Constituante doit s'occuper. Il est cependant des précédents historiques qu'il est bon de rappeler. La Constitution de la République Française de 1793 formulait qu'était Français tout qui résidait sur le sol français. Est-ce une si mauvaise base de réflexion ?

Beaucoup d'autres choses se sont passées durant cette première semaine complète d'après attentats. En France, où j'écris ces lignes, le Président de la cinquième puissance économique mondiale et de la troisième puissance militaire nucléaire a baissé le pavillon à propos de sa « réforme du code de la nationalité ». On peut gloser à l'infini sur la recomposition du paysage politique français (ou belge). Il n'en reste pas moins que, devant tel aveu d'impuissance, ce Président se mettait dans la position qui est la sienne : un simple employé aux écritures à qui beaucoup de pouvoirs ont été conférés par la Constitution. Le même raisonnement vaut pour le Premier Ministre belge et pour la monarchie. Il est puéril de s'attaquer aux individus qui occupent ces fonctions : ils sont attaquables non pas en tant que qui ils sont mais bien au nom des fonctions qu'ils occupent et dont ils ne souhaitent pas abandonner une miette de pouvoir. Pouvoir fantoche, certes, mais pouvoir extrêmement dangereux également.

Cela n'est pas neutre pour moi d'écrire ces lignes par delà la frontière qui sépare France et Belgique. D'une part parce que j'aime profondément le pays où j'écris, ses valeurs, son histoire, sa capitale et d'autre part parce que, conformément à mes plus sombres prédictions, la Belgique, son pouvoir politique et sa population sont totalement désorientées par le drame qui les ont frappé il y a maintenant 12 jours. La combinaison des deux me donne envie de mener le combat politique non pas là où il me plait d'être mais bien là où j'ai envie de vivre. Oui, pendant cette semaine, j'ai appris à mieux aimer ce petit lopin de terre perdu entre grands pays, cet espace que l'on pourrait qualifier de non-lieu.

Les divagations qui m'ont mené au fil de mes idées au travers de ces chroniques de ma première semaine d'après-attentats ne sont détentrices d'aucune vérité, sauf une : exprimons-nous en termes de ce que nous voulons. Que ce soit juste ou pas importe moins que la pratique de l'exercice qui consiste à se mettre dans la peau du personnage qui propose. Il sera toujours temps de corriger ensuite, d'affiner, de se rendre compte qu'on s'est trompé ou mal exprimé. Rien que de tenter de comprendre est une proposition en soi.

Ne nous censurons pas. Pour conclure, je vais reprendre littéralement quelques mots de la préface à l'édition française de « Tueries – Forcenés et suicidaires à l'heure du capitalisme absolu » que j'ai lu pendant cette semaine et dont j'ignorais donc l'existence en entamant ma chronique. Cette préface fut écrite au soir du 13 novembre 2015, soit ce soir où 130 personnes moururent à Paris, du fait des attentats au Stade de France, à la salle du Bataclan et sur les terrasses des 10ème et 11ème arrondissements.

« Même au moment le plus critique, dans l'impasse totale, comprendre est la seule issue possible. Si la violence que nous sommes en train de subir nous empêche de penser, alors c'est que nous avons perdu la dernière bataille »

1Anecdote personnelle : c'est vers 1995-1996 que je rentre en contact pour la première fois avec Écolo ; un jeune conseiller provincial liégeois vient chez moi et m'explique sa divergence avec Jacky Morael, qui veut « mordre » sur la base électorale PS alors que lui est tenant d'une ligne plus environnementaliste ; le jeune conseiller provincial s'appelait Bernard Wesphaël...

2« Être pris dans des contradictions » n'est pas à comprendre dans le sens d'un jugement moral ! Être pris dans des contradictions ne devient un problème qu'à partir du moment où ce n'est pas assumé...

3Agnès Sinaï, « Le Monde Diplomatique », août 2015. http://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/SINAI/53507

4Idem

5Idem

6Pas totalement dans les publications bien sûr et j'ai trouvé de belles choses dans « La nature est un champ de bataille » de Razmig Keucheyan (Éditions La Découverte) ainsi que dans le somptueux « Imperium » de Frédéric Lordon (Éditions La Fabrique) dont je me suis largement inspiré.

7Ça, c'est de Spinoza, que je n'ai pas lu, cité par Lordon, que j'ai lu : « Capitalisme, désir et servitude » aux Éditions La Fabrique

8Je sais que Jean-Luc Mélenchon tient ce discours et a obtenu un résultat important à la gauche du PS aux élections présidentielles de 2012, mais je doute fort que ce soit au nom de son projet de 6ème République. Il n'a d'ailleurs jamais autant insisté sur ce projet que… depuis 2013.

9Manière de voir, n° 124, « Histoire des gauches au pouvoir », août-septembre 2012

10L'éducation de la jeunesse est évidemment un joyau. Je dénonce simplement que pousser cette éducation dans le système actuel ne pousse qu'à la sur-qualification et laisse sur le bas côté ceux qui n'y accèdent pas.

11George Bush père à la Conférence de Rio sur le réchauffement climatique en 1992

12Je fais référence au « pacte budgétaire européen » ou TSCG, traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, qui a donné force de loi à divers ratio d'endettement pour aboutir à une « règle d'or budgétaire »

13Frédéric Lordon, toujours dans Imperium, explique fort bien que si émergence d'une Union Européenne plus intégrée il devait y avoir, cela n'en constituerait pas moins… un autre État. À la question de savoir si cet État serait plus désirable que ce qui existe actuellement, chacun répondra...

14Ça peut être quelquefois des localités larges, par exemple lorsqu'il s'agit de créer des zones protégées dans des océans...

15Je le cite de mémoire : ceci est une chronique quotidienne et je ne trimbale pas ma bibliothèque avec moi, donc je n'ai pas son livre sous la main !

Compte-rendu

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Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 09:34 par La Manivelle

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