Réunion du 16 septembre 2015

Introduction

Le numérique, fausses pistes et vrais enjeux

Présentation

Numérique : fausses pistes et vrais enjeux
Comprendre les enjeux liés à « l’ère numérique » exige de se débarrasser de certaines fausses pistes
qui brouillent le raisonnement. C’est le but de cet article.
Le numérique est tentaculaire et se connecte à lui-même : ordinateur, Internet (interconnexion des
ordinateurs en un « réseau de réseaux »), en particulier le Web (l’utilisation d’un navigateur pour
visiter des sites), terminaux mobiles (téléphones et tablettes) et « objets connectés » (frigidaires,
brosse à dents ou pèse-personne). Il comprend l’utilisation de l’ordinateur pour automatiser un
ensemble de processus industriels, financiers, de livraison ou de logistique. Il sur-détermine notre
environnement médiatique, en réunissant, traitant et connectant tout objet médiatique (vidéo, son,
image, texte). Le numérique crée enfin un environnement de mesures dans lequel nous baignons,
qu’il s’agisse de données climatiques ou environnementales, d’informations concernant notre
utilisation du numérique (le « big data »).
Fausse piste n° 1 : le numérique, c’est la technique qui envahit
tout
Nous, humains, sommes des animaux techniques et nous « gorgeons » de technique ; la spécificité
du numérique est la rapidité de son déploiement et de ses conséquences sur nos modes de vie.
La technique, c’est la capacité à construire ses outils (du silex taillé au micro-processeur) ainsi que
la capacité à mettre ces outils en plans. Ce dernier point repose sur le développement de langages,
usuels ou techniques (plans, mémoire informatique). Ces langages se construisent et évoluent en
fonction des outils techniques qui créent notre « archivage » (l’écriture, l’imprimerie, la mémoire
informatique), élément central à notre culture au sens large (jusqu’à notre système juridique, nos
pratiques culinaires ou notre système éducatif).
Beaucoup de techniques ont fini par « tout envahir » (la machine à vapeur ou l’imprimerie, après le
langage, l’écriture ou l’alphabet). Envisager que « la technique envahit tout » serait méconnaître que
la technique supporte l’ensemble de nos rapports et de nos activités. Nous pensons et existons en
fonction de notre environnement technique, jusqu’au langage, à la modification physique du cerveau
après l’apprentissage de la lecture, jusqu’aux aspects les plus élémentaires de nos vies : la rencontre
entre deux ou plusieurs individus ou la transmission inter-générationnelle. Comme tous les
animaux, nous avons des perceptions sensorielles qui nourrissent la mémoire, cette mémoire les
rendant plus ou moins sensibles à certaines perceptions. À ces perceptions et souvenirs, l’être
humain ajoute la capacité d’archivage, qui nourrit et se nourrit de perceptions et mémoires. En
d’autres termes, à égale importance avec l’invention de la machine à vapeur, il y a la capacité à créer
le « langage » nécessaire à en dresser le plan, donc à transmettre et perfectionner l’outil, à le
conceptualiser et à en développer d’autres ainsi qu’à interagir avec mémoires et perceptions.
Le numérique est difficile à appréhender : il est à la fois outil, production et conception d’outil,
langage et écriture. Il permet la reproduction de l’écriture à coût quasi nul. Cela permet un
déploiement « viral », tant en termes de vitesse que de domaines auxquels il s’applique.
Poser des questions par rapport au numérique sous le couvert d’une moralisation de la technique
masquerait que l’intégralité des activités humaines repose ou est conditionné par la technique.
Jean-Claude Englebert – englebert.jeanclaude@gmail.com – à paraître dans le numéro 223 de la
revue Traces de changements – novembre-décembre 2015
Fausse piste n° 2 : le numérique, c’est l’avènement du virtuel
et de l’artificiel
Être technique, l’humain est également artificiel et virtuel ; le numérique n’est pas plus virtuel ou
artificiel que les autres techniques ou que ce qui touche à la pensée et à nos pratiques culturelles en
général.
Pour le découvreur de l’évolution et de la sélection naturelle, Charles Darwin, notre espèce se
développe selon une sélection artificielle et non selon une sélection naturelle. Par exemple, notre
enveloppe charnelle est incapable de maintenir notre température corporelle et nécessite le
vêtement, artifice auquel sont attachés des conventions culturelles qui associent des signes à la
conception de ces vêtements (genrés, érotisants, effrayants, protecteurs, doux,…). Ces conventions
sont l’exemple type d’un virtuel autour duquel nous nous rassemblons et qui n’a pas d’existence
matérielle.
Le même raisonnement s’applique à la nourriture, aux prothèses (lunettes, dentiers, appareils
auditifs,…), à l’architecture des logements et lieux de vie, aux modes de déplacements, bref, à
l’ensemble des aspects individuels et collectifs de nos vies.
La communication requiert la technique et cette technique est générationnelle. Les plus de 40 ans se
souviendront de l’incompréhension de leurs parents quant à leurs longues conversations
téléphoniques. Cette utilisation était aussi artificielle et virtuelle que la communication informatique
aujourd’hui. Les générations antérieures ont grandi avec le cinéma, qui est tout autant artificiel et
virtuel et qui, comme le téléphone ou l’ordinateur connecté, travaille sur la perception et
l’interprétation. Pensons aux cris d’épouvante et aux protestations des spectateurs du film des frères
Lumière « L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat », qui seraient incompréhensibles aujourd’hui.
La pensée, la compréhension, la conception, l’interprétation, la capacité à se projeter dans l’avenir
sont virtuels et artificiels : ces éléments fondamentaux de notre humanité n’ont pas d’existence
matérielle et sont donc supportés par des artifices.
Le numérique est très concret, des « fermes » de serveurs des géants du Web aux entrepôts
automatisés d’Amazon. Le numérique est également central à la mondialisation économique, aux
processus d’automatisation qui détruisent et vont continuer à détruire des pans énormes de l’emploi
salarié (cet important sujet ne sera pas discuté ici malgré ses conséquences sur les populations et
donc sur l’éducation).
La qualité et la quantité de « temps connecté », des plus jeunes en particulier, ont de quoi inquiéter ;
il serait fou de le nier. Les termes « artificiel » et « virtuel » ont tendance à disqualifier le numérique
et à le ravaler au rang de quelque chose qui n’existe pas, ce qui pose problème pour comprendre ce
qui s’y joue. Le danger extrême du numérique est d’être principalement aux mains de quelques
géants économiques dont la raison et les conditions d’existence sont un hyper-consumérisme piloté
par l’exploitation du « big data1 ». Cet hyper-consumérisme ne peut être QUE obsessionnel ; il
requiert la destruction de l’attention, en particulier auprès des plus jeunes, particulièrement
malléables et centraux aux comportements d’achats2. Ce dernier point implique la disqualification
auprès d’eux des figures auxquelles ils peuvent s’identifier. Ce processus n’est pas nouveau : dès les
années 60 du siècle dernier, les industries culturelles du show-business ont émergé en disqualifiant
les figures parentales au sens large. C’est à ce niveau principalement que les conséquences de
l’utilisation du numérique tel qu’il est aujourd’hui sont particulièrement dangereuses pour tout ce qui
1 Voir deux ouvrages du philosophe Bernard Stiegler, « Pharmacologie du Front National » (Gallimard, 2013) et « La
société automatique – 1. L’avenir du travail » (Fayard, 2015)
2 Voir « Pour un écologie de l’attention », Yves Citton (Seuil, 2014)
Jean-Claude Englebert – englebert.jeanclaude@gmail.com – à paraître dans le numéro 223 de la
revue Traces de changements – novembre-décembre 2015
nous fait faire société.
Fausse piste n°3 : vivre dans un monde numérique, c’est un
choix
Le numérique est souvent présenté comme un environnement dont on peut s’extraire3. Derrière cette
vision de l’esprit se niche l’idée qu’il est possible de se débarrasser du problème en « coupant le
moteur ».
Le numérique est présent dans une très large part de nos activités quotidiennes (grande surface,
circulation automobile,…), professionnelles (utilisation de l’ordinateur ou de terminaux mobiles),
d’information ou de loisirs. Il est également présent dans la manière dont nous accomplissons nos
métiers, avec pour de larges part de la population active, une exigence d’obéissance de l’employé
humain à la machine qui l’utilise plus qu’il ne l’utilise. Enfin, comme cela a été évoqué plus haut, la
formation même de la pensée est fondamentalement technique. C’est valable pour la construction
personnelle par l’interaction avec d’autres humains, cela l’est pour l’appareil médiatique.
Enjeux
La technique et le numérique sont pharmacologiques : ils sont soit le remède soit le poison en
fonction de la manière dont ils sont administrés4.
Imaginons le numérique comme un système de circulation automobile sans règles formelles ou
informelles, sans savoir-vivre, avec des voitures roulant dans tous les sens, soit une situation
parfaitement effrayante. Disqualifier et mé-qualifier le numérique avec des lieux communs (les
fausses pistes ci-dessus), c’est imaginer qu’il est possible de régler le problème automobile en se
dressant au milieu des voitures, en criant et en tentant de les arrêter à mains nues. Le présent article
avait pour but de mettre cela en évidence.
Le numérique tel qu’il existe actuellement, avec ses réseaux sociaux, ses terminaux mobiles
omniprésents, avec sa logique quasi exclusivement hyper-consumériste, cause effectivement des
dégâts importants au niveau de la société. En particulier, ce numérique hyper-consumériste courtcircuite
et saccage les processus de pensée liés à la transmission, tant inter-générationnelle
qu’éducative. Il réalise cela principalement par la constitution et l’exploitation du « big data », soit
les traces numériques que nous laissons sur le Web transformées en « suggestions » (de contacts ou
de publications sur les réseaux sociaux, d’objets de consommation), qui tendent à nous transformer
en drogués en état de manque permanent. Tout cela est d’une extrême dangerosité.
Le numérique, et le Web en particulier, est potentiellement le creuset d’une société de la
contribution. De manière marginale certes, il est en puissance le siège de l’échange et de la
collaboration, comme le prouve l’encyclopédie Wikipedia, qui n’est pas le seul exemple. Développer
cet espoir nécessite un investissement en recherche théorique et appliquée, en particulier en termes
de définition de l’institution académique, dont l’école est un élément central, de l’enseignement
obligatoire au supérieur en passant par la formation des enseignants.
3 Voir l’interview d’Alain Finkielkraut dans l’émission « Homo Numericus » sur France Inter le 16 août 2015
4 Cette analyse est mise en avant par le philosophe Bernard Stiegler, dont le travail est largement utilisé dans le
présent article.
Jean-Claude Englebert – englebert.jeanclaude@gmail.com – à paraître dans le numéro 223 de la
revue Traces de changements – novembre-décembre 2015

Compte-rendu

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Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 09:41 par La Manivelle

[…] Le numérique, fausses pistes et vrais enjeux […]


Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 09:37 par La Manivelle

[…] Réarmement conceptuel […]