Reprendre la main


Posté le 28 juillet 2016 par
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La Manivelle s’est fixé pour objectif de proposer plutôt que de protester. La protestation est utile, d’autres s’y emploient, mais elle est insuffisante : on se bat mieux et avec une énergie plus positive pour ce qu’on veut que contre ce dont on ne veut pas.

L’enchainement d’évènements tragiques ces dernières semaines, dans un monde devenant de plus en plus morbide, provoque un sentiment d’oppression, qui ne peut qu’accélérer la montée d’une folie collective .

Que proposer ?

Tout d’abord, s’imposer de comprendre. Ensuite, et sur cette base, formuler des morceaux de réponses à la question « que voulons-nous ? ».

En trois mots : reprendre la main. Ne pas nous laisser dicter tous nos comportements, en particulier ce à quoi nous prêtons attention, par une actualité qui défile à toute vitesse. Ne pas nous laisser « (re)prendre en main ».

Le rythme effréné des évènements détourne notre attention, nous empêchant de « faire attention », nous « envoute », à la manière d’un sorcier.

Il faut donc « apprendre à faire attention » : c’est un objectif en soi, indispensable pour comprendre et proposer. C’est une proposition en soi. Elle peut nous dérouter, habitués que nous sommes à « l’action concrète », à la revendication (du parti, du syndicat). À la Manivelle, nous ne sommes satisfaits par rien de ce qui émane des structures existantes et travaillons à en construire d’autres, capables de faire émerger des alternatives. Nous pensons que « faire attention », c’est du concret et qu’« apprendre à faire attention » est la seule possibilité pour ne pas nous faire insidieusement imposer là où nous allons.

En à peine un mois, le Brexit, ce séisme aux conséquences à long terme, a été chassé de l’actualité parl’élimination des Diables Rouges et la défaite de l’équipe de France en finale de l’Euro 2016 le massacre de la promenade des Anglais à Nice et trois évènements en Allemagne : une attaque au couteau dans un train, une autre à l’arme à feu et un attentat suicide1.

Ces évènements appellent des commentaires. Cela vaut-il la peine d’y ajouter l’ancien président de la Commission Européenne José Manuel Barroso, transféré tel un joueur de foot vers la banque Goldman Sachs ou les embuches rencontrées par son successeur Jean-Claude Juncker ? Oui et non.

Oui parce que Barroso comme Juncker touchent aux tréfonds de l’ignominie et de l’absence intégrale, explicite et assumée, de sens de l’intérêt commun au profit d’intérêts très particuliers.

Non parce que précisément cela ne nous concerne qu’indirectement. Cela n’est qu’une illustration d’un système basé sur l’injustice et la gabegie, sur l’emprisonnement de notre capacité à formuler nos rêves et donc à nous lever pour les atteindre.

On pourra se lamenter parce que le chat a volé le gigot laissé sans surveillance sur la table de la cuisine : il est programmé pour cela, quand bien même nous le dotons de qualités. Pareillement, nous n’avons rien à attendre d’autre des Barroso ou Juncker (desquels des Verhofstadt ou Cohn-Bendit ne sont pas si éloignés) que ce que leur infinie arrogance et absence intégrale de retenue les conduit à faire.

« On n’est jamais trahi que par les siens » : pour se sentir trahi par ces personnages, il faut s’en sentir proche ici et maintenant.

Mais…Errare humanum est, persevare diabolicum : il n’y a pas de mal à avoir cru en eux. Continuer à prétendre qu’il ne s’agit que d’errements accidentels s’explique de différentes manières.

Il peut s’agir d’une posture idéologique conservatrice, un soutien fondamental aux institutions telles qu’elles se présentent à nous , celles de l’Union Européenne et celles des 28 (bientôt 27) États membres. Une telle mauvaise foi est la posture de ceux qui font choix d’en faire baver tant et plus aux peuples dont ils se déclarent ainsi les ennemis.

Envisager des errements accidentels peut aussi venir d’un aveuglement de bonne foi : nous ne devons pas voir des ennemis partout et devons plutôt chercher la discussion avec des personnes dont l’erreur est humaine mais dont il faudrait éviter une persévérance diabolique.

L’hypothèse d’errements accidentels peut enfin être le résultat d’une auto-censure, une auto-interdiction de penser autrement. Les traumatismes collectifs sont tellement profonds et multiples qu’ils peuvent empêcher de s’autoriser à envisager autre chose : peur du vide, du grand saut, une très naturelle crainte de la perte de ce qu’on a sans savoir précisément ce qu’on aura, une tout aussi naturelle angoisse des lendemains. Nos imaginations sont atrophiées par les institutions actuelles : Union Européenne, zone Euro et pays qui doivent s’y conformer.

L’enchainement des évènements empêche l’attention de se fixer et l’imagination de se remettre en marche de manière constructive : elle ne fonctionne plus que de manière négative, notre attention étant sans cesse détournée, par exemple au rythme des attentats qui se multiplient et nous angoissent d’une manière compréhensible.

Reprendre la main, c’est aussi penser les attentats comme « des évènements qui portent atteinte » et en particulier penser la puissance conférée à ceux qui « portent atteinte », quels qu’ils soient. La diabolisation médiatique ET POLITIQUE dont sont l’objet poseurs de bombes et maniaques du fusil d’assaut ou de la hache est fondamentale, et il faut aussi y faire et y porter attention. Cette diabolisation orchestrée par le traitement médiatique ET POLITIQUE devient ainsi une scénarisation et une starification. En se mettant une fraction de seconde dans la peau de quelqu’un qui n’a plus rien à perdre et qui est envahi de désespoir et de rage, comment ne pas être séduit par cette starification ?

Il ne s’agit pas d’expliquer pour excuser. Il s’agit simplement de regarder en face le fait que cette starification assouvit une soif de vengeance, de rage, de « reprise en main » sur un monde qui ne donne plus de raison d’espérer, donc qui rend fou.

Il s’agit de comprendre que les auteurs d’attentats sont de natures diverses et d’en tirer les conséquences. Les attentats commis entre le 24 mai 2014 au Musée Juif et le 22 mars 2016 à l’aéroport et dans le métro de Bruxelles, en passant par ceux de Paris, furent planifiés et exécutés en fonction de cibles à atteindre par des membres d’organisations définies.

Le massacre de Nice et les attaques en Allemagne ont été déconcertants de simplicité dans leur mode opératoire et dans la personnalité de leurs auteurs, dont le point commun est leurs troubles mentaux. En un sens, il s’agit de massacres de masse déjà habituels aux États-Unis, qui se voient comptabilisés au bénéfice de l’OEI quand bien même le lien est très ténu voire inexistant.

Cette simplicité est désespérante au sens où cela peut prendre n’importe qui ; le nombre de candidats est à la mesure du désespoir présent dans la société. Elle est porteuse d’espoir dans la mesure où jusqu’à l’instant avant de l’irréparable, chacun de ces candidats reste le bienvenu parmi nous.

C’est ce que nous devons marteler avec force.

C’est en cela que nous devons imposer NOTRE reprise en main et ne pas céder à une vision de la société où il aurait été possible et souhaitable d’enfermer préventivement (voire pire) un Mohamed Lahouaiej-Bouhlel avant qu’il ne prenne le volant de son camion de l’enfer. Passons sur le fait, pourtant important et très signifiant, que le cas d’Andreas Lubtiz, le pilote qui a écrasé son avion et ses passagers à flanc de montagne le 24 mars 2015, n’a pas fait l’objet de rétro-projections de nature sécuritaire ou idéologique ni d’analyse largement partagée quant à la folie systémique dont ce cas est le témoin2

À la Manivelle, nous pensons au contraire que c’est de soins dont nous avons besoin. Soins au sens thérapeutique large ou aux sens de « soigné », « réalisé avec attention ».

Récemment, un article insistait sur le lien entre « manque d’instruction » et vote d’extrême-droite en France, après d’autres articles évoquant la même thèse à propos du vote sur le Brexit.

Ce qui choque, c’est l’utilisation de cette thèse : la culpabilisation du « mauvais électeur », son identification comme idiot en tout ou en partie, doublée d’une note triomphaliste, sur le mode « seul un idiot peut le faire, d’ailleurs regardez, je suis tellement pas idiot que je ne fais pas ça ! ».

Ce qui choque, c’est le mépris.

Ce qui choque, c’est l’abandon par des élites (qui n’existent que comme construction médiatique, parce que nous y portons attention…) des personnes visées par ces pseudoanalyses, et la manière totalement assumée, décomplexée, de cet abandon, simultanément avec d’autres pseudo analyses identifiant les transferts de suffrages de « la gauche » vers l’extrême-droite, sans faire de lien entre les deux phénomènes.

Ce qui choque enfin, c’est la logique sous-jacente de compétition (à l’instruction, en l’occurrence), c’est l’abandon des « perdants » par les « gagnants ».

À la Manivelle, nous voulons nous adresser à ces « perdants », sans illusions, mais avec réalisme, convaincus que si perdants il y a, alors nous le sommes tous. Lorsque nous nous définissons comme porteurs de travail intellectuel, c’est au nom de ce que l’opposition entre « intellectuels » et « autres », pas même nommés, est aussi fausse que mortifère. Fausse parce que tous et chacun nous sommes des intellectuels lorsque nous nous mettons à penser. Mortifère parce que cette opposition devient privation, mutilation pour les « perdants », mutilation qui rend fou de rage et de désespoir.

C’est cette capacité à penser qui nous permet un espoir de ne pas nous entretuer.

C’est cette capacité à penser qu’il nous faut réhabiliter et qui nous permet de vivre, entre effroi des attentats et obscénité des comportements de puissants dont il faut se rappeler sans cesse que nous n’avons rien à attendre d’eux et que, eux aussi, « portent atteinte ».

À leur reprise en main, autoritaire et austéritaire, nous opposons la nôtre, celle de la reprise en main de notre agenda et donc la négation du leur.

Jean-Claude Englebert, Raymond Kestemont, Hélène Lenoir

1 L’attentat dans une église de Seine Maritime aura eu lieu entre le début et la fin de la rédaction de cet article

2 Au rayon « pas largement partagé », lire « Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? » de Bernard Stiegler (Les liens qui libèrent, 2016) et les interviews qui ont suivi

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Commenté le mercredi 4 janvier 2017 à 14:11 par La Manivelle

[…] 2 Et ce n’est pas la première fois : nous en parlions dans « Refus du CETA : à peine un début diffus, continuons le combat et les débats » ainsi que dans « Reprendre la main » […]


Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 10:10 par La Manivelle

[…] Reprendre la main […]