Une Manivelle pour Volkswagen, ou de quoi VW est le symbole ?


Posté le 19 juillet 2016 par
Partager cet article:

Les manivelles étaient particulièrement utilisées pour mettre en route des moteurs d’automobiles jusque dans les années 60 et 70 du siècle dernier. Ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « scandale VW » tombe en plein cœur de trois domaines qui nous préoccupent : le réchauffement climatique, le pilotage numérique de nos vies et le combat politique.

Alors, peut-on redémarrer Volkswagen et tout ce que recouvre le scandale de ses pratiques à la Manivelle ?

Réchauffement climatique

La triche utilisée par le leader mondial de l’automobile pour satisfaire aux tests d’émissions de gaz à effet de serre rappellera quelque chose aux vieux amateurs de cyclisme. C’était en 1978, au Tour de France. Le Belge Michel Pollentier remporte l’étape de l’Alpe d’Huez. Vainqueur, il sait qu’il devra se soumettre au contrôle anti-dopage via un test d’urine. Une petite poire dissimulée sous son bras, contenant de l’urine « propre », reliée à un tuyau courant jusque sur son sexe, est censée dissimuler qu’il est « chargé ». Le pot-aux-roses est découvert et il est honteusement banni du Tour.

20_pollentier

 

La tricherie de Volkswagen consiste à piloter informatiquement le moteur d’une automobile en cours de test de telle sorte qu’il retienne ses émissions le temps du test puis les libère d’un bloc une fois l’exercice accompli. En trafiquant délibérément les logiciels de mesure de pollution de ses moteurs, le mastodonte de l’automobile n’a rien fait de moins que de greffer des petites poires sous les bras des moteurs de ses véhicules avec le plus parfait mépris pour les victimes de cette tricherie : nous et les générations futures.

Au-delà de l’impact environnemental, cette pratique traduit la vulnérabilité des politiques de lutte contre le réchauffement climatique aux agissements des secteurs dont l’activité est au cœur même du réchauffement climatique1. Ceci n’est pas un jugement moral : produire des équipements, individuels qui plus est, dont le but est de se déplacer d’un endroit à l’autre est forcément consommateur d’énergie. On pourra objecter qu’il existe des énergies propres et ce n’est pas faux. Cependant :

  1. Aucune énergie n’est totalement propre : l’énergie éolienne par exemple nécessite… des éoliennes (ben oui) qui doivent être produites, acheminées, entretenues etc… ; pire même, donner à penser qu’une énergie est propre induit un « effet rebond », c’est-à-dire une propension à consommer plus puisque cela « coûte » (au sens large) moins cher ;
  2. La question n’est pas uniquement celle de la propreté de l’énergie mais également celle de son allocation : partant d’un volume d’énergie disponible (« propre » ou pas), l’utiliser pour faire se déplacer des automobiles est de toute manière inefficace par rapport à d’autres modes de transport et donc, que l’énergie soit propre ou pas passe au second plan par rapport au fait que cette énergie est dépensée à un mode de déplacement individuel, individualiste et porteur de valeur symbolique individualiste.

Le risque est grand de traiter VW comme le mouton noir d’une industrie automobile vertueuse, potentiellement au moins. La mise au jour du pot-aux-roses incite plutôt les langues à se délier. L’ONG Transport & Environment prétend avoir mis au jour des pratiques semblables chez d’autres constructeurs, affirmant même que les moteurs diesel produits en Union Européenne produisent cinq fois la limite autorisée en termes de pollution.

Le monde des constructeurs automobiles ne se divise donc pas entre gentils et méchants : il constitue un secteur ayant un intérêt naturel à minimiser ses émissions polluantes. Et quand bien même il n’y aurait pas de fraudes aussi massives, aucun constructeur n’aurait intérêt à se démarquer de ses concurrents par exemple en publiant des résultats in vivo plutôt qu’en conditions de test et cela seul devrait inciter à ne pas laisser cacher la forêt de l’industrie automobile par l’arbre VW.

Pilotage numérique de nos vies

Pour beaucoup, et cela fut l’objet de la Rencontre de la Manivelle du mercredi 16 septembre 2015, ce qui touche au numérique revêt un aspect virtuel, incompréhensible et qu’il ne sert à rien de chercher à comprendre. Il ne s’agirait que d’une technique particulièrement invasive et point à la ligne, circulez, il n’y a rien à voir.

Que l’utilisation du numérique, via des dispositifs électroniques en l’occurrence, bénéficie en général aux questions énergétiques ne souffre guère de doute, qu’il s’agisse de répartition de la charge d’un réseau électrique, de la possibilité de connecter des petits contributeurs énergétiques ou d’optimiser la combustion d’un moteur. Rien qu’en cela, le numérique mérite l’intérêt.

Avant le numérique, il était possible (même si tout le monde ne le faisait pas) de visualiser un injecteur de moteur diesel ou un carburateur de moteur essence, rendant ainsi très concret ce qui se passe dans un moteur, ce qui le fait fonctionner mieux ou moins bien. Pour positive qu’elle soit en général, l’utilisation du numérique a dépossédé les « chauffeurs » d’antan (ceux qui chauffaient le moteur avant son démarrage) de leur savoir-faire. Le monde s’en porte sans doute mieux en moyenne. Mais cette dépossession fait également passer en contrebande la possibilité de flouer des populations entières.

Le propos n’est ici en aucune manière de plaider pour un arrêt de l’utilisation du numérique en matière énergétique mais bien pour une utilisation appropriée dans les deux sens du terme : « qui convient » et dont il est possible de se rendre maître.

À ce titre, la situation dévoilée par le scandale VW est inacceptable à double titre. Premièrement, la fraude massive de VW n’a été possible que parce qu’il n’existe pas de mécanisme de contrôle indépendant, un peu comme si le Michel Pollentier évoqué plus haut avait été chargé lui-même de récolter son urine, de la porter dans un laboratoire choisi par lui et de produire le rapport certifiant qu’il était un coureur propre. Étant donné la taille de l’enjeu, le manque d’indépendance dans la certification est inacceptable. Deuxièmement, même avec un organisme de contrôle indépendant, il resterait indispensable que le code source des logiciels soit public, que tout un chacun puisse en prendre connaissance, exactement de la même manière que toute étape importante de la vie démocratique doit être à disposition pour compréhension.

Autant qu’en matière de réchauffement climatique, le scandale VW met au jour bien plus qu’un comportement individuel, la nécessité impérative de comprendre et critiquer les dispositifs informatiques qui pilotent nos vies.

Au-delà de l’impact psychologique et pratique du scandale, s’il a ne fut-ce qu’une vertu, c’est d’enterrer définitivement la virtualité du numérique : c’est lui et lui seul qui permet d’évacuer les crasses sous le tapis quand on a le dos tourné : avoir le dos tourné, c’est avant tout tourner le dos à l’effectivité du pilotage numérique de nos vies.

Combat politique

Les réactions politiques au scandale VW ne sont pas à la hauteur de l’enjeu, engluées qu’elles sont dans des effets de manche visant plus à se positionner comme acteur de la société du spectacle que comme proposant des réponses à la question « comment voulons-nous vivre ensemble ? ». Plutôt que de faire flèche de tout bois pour être pédagogue et proposer des choix de société, nous assistons plutôt à une course à l’échalote de la mesure immédiatement applicable et démontrant l’expertise de celui qui la propose.

La palme de la déception vient peut-être de Jean-Luc Mélenchon, dont le titre de l’article http://www.jean-luc-melenchon.fr/2015/09/23/volkswagen-stop-a-limpunite-du-made-in-germany/ laisse à penser qu’il s’agirait d’une pratique teutonne. On peut lui recommander utilement de se pencher sur les pratiques du très français groupe Renault qui crée des filiales vides d’employés pour profiter du Crédit Impôt Recherche mis sur pied par le gouvernement français en s’affranchissant du plafond de 100 millions d’euros (oui, 100.000.000) comme il est expliqué ici. Le très bien informé site Reporterre révèle quant à lui la mauvaise place (sans tricherie) des groupes français, comme il est expliqué ici.

Oui, évidemment, il est inacceptable de subsidier lourdement, comme le fait le Gouvernement Belge, une entreprise qui triche pour mieux nous polluer. Mais le marketing politique fait l’impasse sur l’essentiel, qui devrait pourtant être martelé sans relâche à quelques semaines de la COP 21. Même vertueuse, l’industrie automobile ne saurait être considérée comme un secteur d’avenir porteur d’emploi et de prospérité. En croissance, même en simple stagnation, son développement est contradictoire avec l’impératif de laisser dormir sous terre 80 % des combustibles fossiles identifiés à ce jour sous peine de faire de la Planète un laboratoire en taille réelle et incontrôlable d’expérimentation de réchauffement climatique. Même en imaginant une conversion de ce secteur aux énergies dites « propres » (voir plus haut notre opinion à ce sujet), l’utilisation généralisée de la voiture individuelle ne peut que conduire à une incroyable débauche de ressources (pour leur production) et à un embouteillage généralisé : la voiture individuelle ne fonctionne QUE à la condition d’être réservée à un nombre limité de privilégiés2. Il ne s’agit pas de la bannir mais bien de l’organiser autrement, de la partager comme on partage toutes les technologies matures et donc, puisqu’on la partage, d’en faire décroître le nombre.

Enfin, le numérique est la condition indispensable à une organisation rationnelle des ressources, que ce soit pour optimiser le combustible ou que ce soit pour partager les équipements. Sauf à accepter de nous laisser transformer en exécutants de machines numériques, cela requiert que le numérique soit approprié : que son utilisation soit éthique et que son fonctionnement soit compris ou, à tout le moins, compréhensibles par d’autres que par ses concepteurs, juges et parties par définition.

1 Pour prendre un cas extrême, le chauffage d’une école contribue également au réchauffement climatique. Le but d’une école n’est cependant pas d’être chauffée ; l’effet est donc collatéral.

2 Voir « L’idéologie sociale de la bagnole », par André Gorz – http://carfree.fr/index.php/2008/02/02/lideologie-sociale-de-la-bagnole-1973/

Il y a déjà 1 commentaire sur cet article, laissez le vôtre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commenté le jeudi 17 novembre 2016 à 09:50 par La Manivelle

[…] Une manivelle pour Volkswagen ou de quoi VW est le symbole […]