Si la gauche ne peut pas mourir, où peut-elle vivre et comment?


Posté le 21 juillet 2015 par
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Dans un article paru en septembre 2014 dans le « Monde Diplomatique », « La gauche ne peut pas mourir », l’économiste et philosophe Frédéric Lordon définissait la gauche comme tout ce qui remet en cause la souveraineté du capital, démontrait la pertinence de l’idée de gauche, s’appuyant sur un ensemble de constats que beaucoup partageront et proposait également que la gauche est une invention récente dans l’histoire, un peu plus de deux cents ans, soit l’avènement de la Révolution Française.

Moins d’un an plus tard, les événements semblent plaider l’inverse, soit la mort dans l’œuf de toute politique contestant la souveraineté du capital. Poursuivant la réflexion de Frédéric Lordon, la question devient : si la gauche ne peut pas mourir, où peut-elle vivre et comment, c’est-à-dire à quelles conditions ?

En effet, fin janvier 2015, le parti dit « de gauche radicale » Syriza a pris le pouvoir en Grèce. Cinq mois plus tard, en l’espace d’une seule semaine, le Premier Ministre grec remportait haut la main son pari de référendum appelant à rejeter les mesures d’austérité imposée par la Banque Centrale Européenne, l’Eurogroupe et le Fonds Monétaire International puis… acceptait ces mêmes mesures.

Cette catastrophe conforte les tenants de bords opposés d’une « chronique d’une mort annoncée », alliés objectifs partisans de « TINA » – il n’y a pas d’alternative – rivalisant de cynisme : tenants les plus abrutis de l’ultralibéralisme raillant notre (oui, notre) naïveté à penser qu’un autre monde est possible et les plus nihilistes des gauchistes frétillants, trop heureux de montrer qu’il n’y a de salut que dans une « grande rupture », un « grand soir » et que se présenter au suffrage citoyen en vue de gouverner relève de la haute trahison. De manière plus intéressante et prémonitoire, moins d’une semaine avant la prise de pouvoir par Syriza en Grèce, le même Lordon tempérait les enthousiasmes et pointait déjà que « l’étau allemand et les inconséquences de la formation grecque condamnent celle-ci à des acrobaties douloureuses… ».

Si mort il y a, c’est avant tout de l’idée que la construction européenne serait corrigible, qu’il serait possible de contester l’hégémonie du capital dans le cadre des institutions actuelles, de l’Euro en particulier. Cela se vérifie sur deux aspects au moins. Tout d’abord, plutôt que de charger Alexis Tsipras de tous nos espoirs ou de toutes nos désillusions, mieux vaut prendre acte de notre échec à établir le rapport de force nécessaire à contrer les positions honteuses de nos gouvernements qui se sont dressés face au Premier Ministre grec. Nous en avons été incapables parce qu’il n’existe pas de projet européen de gauche autour duquel se fédérer. Ensuite, la conscience se fait jour de manière plus ou moins claire que l’Euro est devenu un train fou avançant de plus en plus vite vers on ne sait où, vers on ne veut pas imaginer où. La question devient alors : qui prendra la responsabilité de faire sauter son pays hors du train avec tous les risques que cela comporte ? Conclure que la zone Euro mène vers le précipice est plus facile que d’admettre que la quitter ne se fera pas sans du sang, de la sueur et des larmes, même si ce départ était préparé, ce qui n’est nulle part le cas.

Par parenthèse, le triomphe des 18 pays ayant défait la Grèce pourrait se transformer en victoire à la Pyrrhus, si les rangs des opposants déclarés à l’Euro dans sa forme actuelle grossissent pour former un « non de gauche » à l’Euro. Lordon encore lui en parlait ici le 17 avril 2014, soit il y a un siècle.

On pourrait conclure que la condamnation à l’opposition de toute politique de gauche à l’échelon européen se décalque telle quelle au niveau national. En acceptant le diktat des 18, en quoi Alexis Tsipras est-il différent d’un François Hollande capitulant en rase campagne face à Angela Merkel à peine installé à l’Élysée ou d’un Élio Di Rupo massacrant tant les chômeurs de longue durée que les retraités présents et à venir ? À mon sens la différence est la même qu’entre l’otage prenant acte des conditions de l’ennemi pour limiter les dégâts aux siens et le captif « retourné » théorisant sa trahison, la revendiquant au nom de la « responsabilité », voulant convaincre à toute force du progrès social que représente sa politique. Quelle différence entre victimes grecques, françaises ou belges d’une austérité télé-commandée des salons cossus de la Commission Européenne à ses gouvernements respectifs ? Premièrement que les sociaux-démocrates français (et belges jusqu’en 2014) ont devancé les exigences européennes en se les appropriant en tant que chantres du Traité sur la Stabilité, la Coopération et la Gouvernance (TSCG), ce qui n’est pas le cas du gouvernement Tsipras, loin s’en faut. En deuxième lieu, lorsque le Premier Ministre grec Alexis Tsipras rentre dans son pays, il précise «J’assume mes responsabilités pour toute erreur que j’ai pu commettre, j’assume la responsabilité pour un texte auquel je ne crois pas mais je le signe pour éviter tout désastre au pays». Comment décrire mieux la prise d’otage réalisée par les 18 autres pays membres de l’Eurogroupe ? Comment en appeler plus clairement à la constitution d’autres îlots de résistance ailleurs dans l’Union Européenne et dans la zone Euro ? Bref, à la question de savoir s’il est utile de présenter une alternative nationale pour mettre en œuvre une autre politique européenne, la réponse est sans ambiguïté « oui », sous fortes conditions, en particulier que le rapport de force politique interne au pays permette la construction d’un autre îlot de résistance. C’est là qu’on mesure l’absence de consistance des sociaux-démocrates belges et la déroute que se sont infligés à eux-mêmes leurs homologues français. Bref, la marche est haute et la porte basse mais ça vaut le coup de se battre, fut-ce pour proposer une alternative et travailler concrètement et en vraie grandeur à la mise sur pied de propositions d’autres relations à l’emploi salarié, à la fiscalité, aux limites physiques de notre environnement, à nos modes de vie et à leurs aspects culturels.

La posture de la gauche serait donc exclusivement prospective au niveau européen, principalement prospective au niveau national, fut-ce pour des raisons de difficulté à imposer un rapport de force lui donnant suffisamment de poids, en tout cas en Belgique et en France.

Divers exemples ont montré qu’en descendant d’échelle territoriale, la possibilité de la prise de pouvoir par une gauche déterminée est possible. Ce fut le cas à Grenoble en 2014 et dans certaines villes espagnoles en 2015. Si ces possibilités existent, il ne faut cependant pas de voiler la face et en particulier pas se laisser prendre au mirage de ce que la proximité entre pouvoir politique et citoyen rendrait le pouvoir local particulièrement important. Tout d’abord parce que les aménagements en termes de rapports de domination et de lutte contre l’hégémonie du capital à ce niveau de pouvoir sont, en étant optimiste, très, très faibles. Les grands équilibres économiques et sociaux se déversent en cascade du niveau européen au niveau local, en passant par une tuyauterie plus ou moins complexe aux niveaux intermédiaires, nationaux, fédéraux ou régionaux selon les pays. Ensuite parce que s’il est possible de faire vivre la solidarité à l’échelon local, par définition, celle-ci ne se conçoit que de la manière la plus globale possible. Les mandataires locaux confrontés à l’arrivée massive de publics hautement précarisés et en besoin de solidarité sauront immédiatement de quoi il s’agit… Enfin, en imaginant même la possibilité de l’élaboration d’un petit paradis local, l’étroitesse et la perméabilité des frontières du niveau local créeraient immédiatement une tension entre la tentation de se barricader entre soi et la crainte de perdre les acquis, fut-ce simplement parce que le dirigeant local voisin « de droite » serait trop heureux de faire traiter ses problèmes par son voisin « de gauche ».

Bref, s’il est un endroit où la gauche peut exister, c’est bien à l’échelon local… pour autant bien sûr que soit bannie l’auto-complaisance qui consisterait à gonfler des réalisations globales de la même manière que la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et ce n’est pas une mince affaire. En effet, il en faut peu pour succomber à la tentation de dire « OK, c’est dégueulasse ce qui arrive en Grèce, mais ça n’a absolument rien à voir avec l’échelon local ». Cela permet certes de s’exonérer de toute responsabilité mais cela consiste en une abdication pure et simple par rapport à l’impératif de lutte contre la souveraineté du capital. Et ce ne sont pas les appareils des partis politiques, trop heureux de pouvoir renforcer leur ancrage local, qui vont inciter à la résistance en la matière. Et on en arrive vite à faire exister une gauche locale qui doit faire tout sauf… être de gauche, la simple compassion et la proximité pouvant s’y substituer.

Il existe donc une échelle de possibilités et de sens pour la gauche de porter son message qui est inversement proportionnelle à l’échelon du pouvoir. Cette éventualité va cependant à l’encontre de l’élaboration d’une réponse de gauche coordonnée dans la mesure où, la situation dans l’Union Européenne, au sein de l’Eurogroupe et en Grèce en particulier l’a montré, les enjeux majeurs sont plus que jamais des rapports de domination liés à l’hégémonie du capital. Pris comme but en soi, l’exercice du pouvoir au niveau local serait ainsi contre-productif. Il ne trouve de sens qu’en tant qu’éventuel laboratoire politique. Il n’a de légitimité qu’en complément au colossal travail de fond qui se trouve devant nous et qui consiste à définir ce que nous voulons, comment, qui peut y adhérer pour créer quels rapports de force.

L’exemple grec nous montre pour autant que de besoin que la question de la monnaie, de ce qu’elle exprime comme rapport social et comme accumulation est portée au niveau d’enjeu écologique, c’est-à-dire crucial pour la survie non pas de l’Humanité en tant qu’entité mais de notre humanité essentielle. L’exemple grec est particulièrement éclatant du vide abyssal de la gauche de parti définie au sens de Lordon. L’acceptation par le gouvernement Tsipras des conditions de ses geôliers est une « révolution », c’est-à-dire quelque chose qui « rend révolu ». Jusqu’alors, on pouvait juger les travaux philosophiques et conceptuels de Lordon et d’autres comme des contributions certes intéressantes au travail des politiques mais trop irréalistes pour constituer la base d’une transition (par exemple, sortir de l’Euro, certes, mais comment, à quel prix et comment le faire accepter ?) : quelle part de ces travaux garder sous contrainte d’une transition raisonnable. Depuis lors, il conviendrait d’envisager l’inverse : quelle raisonnabilité garder d’une transition sous contrainte de ne pas sombrer encore et encore devant les mêmes échecs jusqu’à une explosion aux conséquences pires qu’une transition « hard ».

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